Un livre magistral, " Dans l’empire des ténèbres " par Liao Yiwu qui a survécu à quatre ans de tortures dans les geôles de son pays.

Nouvel Obs  Mis à jour le 09-02-2013

Liao Yiwu : «Les flics chinois sont mes meilleurs lecteurs »

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 Liao Yiwu a survécu à quatre ans de tortures dans les geôles de son pays, «cette porcherie»; il le raconte dans un livre magistral, «Dans l’empire des ténèbres»

On a passé trois jours avec ce nouveau Soljenitsyne.

 LIAO YIWU est né en 1958 dans le Sichuan (Chine). Il a a été incarcéré de 1990 à 1994. Interdits dans son pays, ses livres sont en cours de traduction dans le monde entier. Exilé à Berlin depuis 2011, il a reçu l’an passé le prix de la Paix des libraires allemands. Il est par ailleurs l’auteur de «l’Empire des bas-fonds» et de «Quand la terre s’est ouverte au Sichuan». (©Bruno Coutier)
Il y a encore deux ou trois semaines, qui avait entendu parler en France de Liao Yiwu? Cet admirateur de Baudelaire, Hugo, Ginsberg et Bob Dylan avait bien fait une apparition à Paris quand il a fui la Chine en 2011. Mais il fallait alors s’intéresser aux bas-fonds de son pays, évoqués dans son livre précédent, pour connaître cet écrivain martyrisé par Pékin depuis plus de vingt ans.
Mieux valait aussi savoir s’orienter convenablement dans l’indéchiffrable galaxie des dissidents chinois, où son vieux copain Liu Xiaobo a le sinistre privilège d’être le seul prix Nobel de la Paix vivant derrière des barreaux. La sortie française de «Dans l’empire des ténèbres», que le même Liu Xiaobo a bien raison de considérer comme un chef-d’oeuvre, a très clairement changé la donne.
Pendant dix jours, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire autour de cet homme qui, en signe de solidarité avec les prisonniers chinois, s’est rasé le crâne. Escorté par Marie Holzman, la bonne fée sinologue qui a dirigé la traduction de son livre, il a enchaîné interviews et séances photo.
Partout, à la radio comme à l’étage bondé – de la librairie chinoise le Phénix, ce Sichuanais a répété sans mollir comment, sous le matricule 0-9-9, on l’a envoyé au laogai du 16 mars 1990 au 31 janvier 1994 au motif qu’il avait écrit, quelques heures avant le carnage de Tiananmen, un poème visionnaire intitulé «Massacre».
«Ils ont tout de suite défini mon action comme contre-révolutionnaire, mais je ne le suis pas du tout, nous a-t-il expliqué un jour dans la petite maison du 13e arrondissement de Paris où le logeait sa traductrice. J’étais un patriote sincère dans les années 1980. Ce texte était un geste beaucoup plus artistique que politique.» On le croit sur parole. Ce que son livre commence par raconter, c’est la jeunesse d’un beatnik ivrogne et volontiers paillard qui rêvait de devenir Rimbaud. Il le répète: «C’est le Parti communiste qui m’a fabriqué comme ennemi.»
De «Paris Match» à «Libération», les journaux ont salué «Dans l’empire des ténèbres» comme un nouvel «Archipel du goulag». Avec un formidable talent de conteur à base d’empathie, d’horreur, de poésie et même d’humour, ce rescapé y raconte l’enfer: les coups de matraque électrique; la cellule de 12 mètres carrés où l’on est dix-huit puis trente-quatre; les condamnés à mort enchaînés; les forcenés comme ce bûcheron qui avait fendu sa femme d’un coup de hache pour l’indiscutable raison qu’elle «ressemblait à une bûche»; et le «menu» détaillé des tortures qu’infligent, avec la bénédiction des gardiens, les chefs de cellule à leurs codétenus.
Parmi les «spécialités maison» figuraient «la tête de tortue» («l’exécutant insère un grain de poivre dans le prépuce, puis le ficelle»), «noyer le cochon» («gaver le détenu d’eau froide jusqu’à ce qu’il vomisse») ou encore «regarder les poissons rouges dans le bocal» («plonger la tête du détenu dans le seau des toilettes»).
16 janvier, 12h15
Pour parler de cet ignoble microcosme, qui devient dans le livre une allégorie magistrale de «cette porcherie qu’est la Chine», Liao Yiwu a rendez-vous rue de Valois entre une première conférence de presse et une émission de télé. Sauf qu’Aurélie Filippetti lui pose un lapin pour aller écouter François Hollande souhaiter une bonne année à la presse. C’est ce qui s’appelle avoir le sens des priorités. Et au moment où l’on reparle d’un partenariat Paris-Pékin sur le nucléaire, on s’interroge autour de l’écrivain. ( La rencontre entre Aurélie Filippetti et Liao Yiwu a bien eu lieu ) lire ci-dessous
Jean-François Bouthors, qui le publie dans sa remarquable collection des Moutons noirs grâce au soutien financier de Pierre Bergé, passe un coup de fil pour rappeler que son protégé a reçu le prestigieux Friedenspreis 2012 devant le président de la République d’Allemagne. On lui promet un autre rendez-vous le 24 janvier (voir encadré ci-dessous).
anoLiao WyyEn attendant, Liao Yiwu s’est installé sous les fenêtres d’Aurélie Filippetti, pour jouer de la flûte, comme il l’a appris en prison. Quand on lui demande ce qu’il a ressenti ce matin-là, il se contente d’évoquer une soirée berlinoise pendant laquelle il a passé cinq heures à picoler avec Angela Merkel.
17 janvier, 13 heures
Une douce lumière d’hiver éclaire le Grand-Palais. «Je ne sais pas vraiment parler je me considère plutôt comme un magnétophone», prévient Liao Yiwu devant une armada de journalistes. Il a pourtant réponse à tout.
Comment survit-on à ce qu’il a subi ? 
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 17 janvier, 19 heures
Dans une vaste salle du Palais de Tokyo, Liao Yiwu articule un chant qui tient de la psalmodie et du cri: «L’eau du fleuve jaune s’est asséchée…» Tout à l’heure, il jouera de sa longue flûte noire, répondra aux questions de Pierre Haski, écoutera un comédien dire des extraits de son livre et un artiste chinois viendra dans un fauteuil clamer un texte sur la liberté. La soirée, explique Jean de Loisy, le maître des lieux, est «dédiée à son ami Li Bifeng, à Liu Xiaobo, à Ai Weiwei sur qui l’arbitraire peut s’abattre à tout moment».
Robert Badinter est là aussi, qui brandit son exemplaire de «Dans l’empire des ténèbres». Pour que chacun voie bien, dit-il, les Post-it multi-colores dont il a truffé ce «témoignage majeur»:
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 Une douce lumière d’hiver éclaire le Grand-Palais. «Je ne sais pas vraiment parler je me considère plutôt comme un magnétophone», prévient Liao Yiwu devant une armada de journalistes. Il a pourtant réponse à tout.
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18 janvier 12 heures

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Grégoire Leménager

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 Dans l’empire des ténèbres. Un écrivain dans les geôles chinoises, par Liao Yiwu, postface de Herta Müller, traduit du chinois par Gao Yun, Marc Raimbourg et Marie Holzman, François Bourin Editeur, 670 p., 24 euros.

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 La rencontre entre Aurélie Filippetti et Liao Yiwu a bien eu lieu. Après avoir annulé un premier rendez-vous le 16 janvier, la ministre a reçu l’écrivain le 24, rue de Valois, pendant une bonne demi-heure: l’occasion pour l’écrivain de lui parler de son ami prisonnier Li Bifeng, mais aussi de réciter, en s’accompagnant à l’orgue à pouces, un poème dont elle a prévu d’encadrer le texte dans son bureau.
La romancière des «Derniers jours de la classe ouvrière», qui avait manifestement lu «Dans l’empire des ténèbres», lui a également proposé de transmettre à François Hollande une liste de victimes du régime chinois, dont il pourrait plaider la cause lors d’une prochaine visite à Pékin. (Sipa)

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