Eric Woerth – La Cour des comptes pointe les conditions de la cession d’un terrain à l’Institut de France, sur lequel doit être bâti un auditorium « André Bettencourt »

LE MONDE | 09.02.2013

Eric Woerth épinglé dans le transfert de « la parcelle de l’An IV »

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Eric Woerth, en mai 2009. Dans un rapport à paraître que « Le Monde » s’est procuré, la Cour des comptes pointe les conditions de la cession d’un terrain à l’Institut à Paris en 2009, sur lequel doit être bâti un auditorium « André Bettencourt ». | AFP/STEPHANE DE SAKUTIN
Nicolas Sarkozy, et surtout son ex-ministre du budget Eric Woerth (2007-2010), n’en auront donc jamais fini avec le scandale Bettencourt. Après le volet « abus de faiblesse », toujours instruit à Bordeaux, dans lequel tous deux sont impliqués, voici le maire de Chantilly et l’ex-président de la République implicitement mis en cause par la Cour des comptes, sur un autre aspect de l’affaire, révélé en juin 2010 dans les enregistrements clandestins réalisés au domicile de l’héritière de l’Oréal.
FAVORISER LA CRÉATION D’UN AUDITORIUM « ANDRÉ BETTENCOURT »
Dans son rapport annuel à paraître, dont Le Monde a pu prendre connaissance, la Cour des comptes stigmatise en effet le transfert, en janvier 2009, à l’Institut de France, d’une parcelle, dite de « l’An IV ». Elle juge la décision « non motivée », prise « sans concertation ». Un processus entamé dès juin 2004, alors que M. Sarkozy était ministre de l’économie, et conclu en 2009. Or ces 1 500 m2 au cœur de Paris, estimés par les Domaines à 15 millions d’euros, avaient été attribués en 1796 à l’Hôtel de la Monnaie. Pourquoi les lui retirer, même si l’Institut n’a eu de cesse, depuis des années, d’obtenir ce transfert ?
Cette faveur ministérielle semble intéressée: il faut favoriser la création d’un auditorium « André Bettencourt », du nom de l’époux de Liliane Bettencourt, décédé en novembre 2007. La milliardaire est prête à signer un chèque de 10millions d’euros.
Il faut rappeler le contexte: entre 2007 et 2010, Florence Woerth, épouse du ministre du budget Eric Woerth, était salariée chez Clymène, la société gérant la fortune de Mme Bettencourt. Or, la Monnaie de Paris est un établissement public dépendant de Bercy. Autre élément gênant pour M. Woerth: l’Institut de France est son principal administré, puisqu’il possède une grande partie de la surface de la commune Chantilly.
Tout commence donc le 25 juin 2004 lorsque, selon la Cour des comptes, « revenant sur plusieurs refus successifs de ses prédécesseurs, le ministre de l’économie s’est engagé par courrier au transfert de la parcelle ». Ce ministre, c’est Nicolas Sarkozy. Pour les magistrats, il s’agit d’une « décision non motivée, intervenue sans concertation ». Pis, « elle n’a été précédée d’aucune étude de faisabilité technique ni estimation de coût (…) Les différentes administrations concernées n’ont pas été associées à la décision ».
« UNE SOLUTION JURIDIQUEMENT CONTESTABLE »
Reste que le ministre Sarkozy éprouve le plus grand mal à faire appliquer sa volonté. En effet, tant France Domaine que l’Agence des participations de l’Etat soulignent « que l’exercice des missions de la Monnaie de Paris justifie le maintien de la parcelle » dans ses attributions initiales. Dès lors, comme l’écrit la Cour des comptes, « une solution juridique a donc été imaginée pour tenter de contourner la difficulté ». Tout se passe comme s’il fallait impérativement contenter les Bettencourt. Entre-temps, mi-2007, M. Sarkozy est devenu président et M. Woerth ministre du budget. Quatre parcelles cadastrales sont délimitées. Et en décembre 2008, via un amendement caché au cœur de la loi de finances rectificative, deux parcelles, correspondant précisément à la surface de celle de « l’An IV », sont mises à disposition de l’Institut, par un arrêté du ministère du budget du 29 janvier 2009.
« Une solution juridiquement contestable », assurent les magistrats. Et contestée. Christophe Beaux, nommé en 2007 à la tête de la Monnaie de Paris, fait de la résistance. Au point de fâcher Eric Woerth, qui réclame par deux fois sa tête à Christine Lagarde, alors ministre des finances. Le cabinet du ministre du budget est très insistant, comme dans l’affaire de l’hippodrome de Compiègne.
Au final, une convention est signée en février 2009 entre l’Institut et la Monnaie de Paris. Mais Christophe Beaux prend soin d’ajouter une mention manuscrite, au-dessus de son paraphe, provoquant l’ire du pouvoir. Il écrit, en toutes lettres : « Sur instruction de l’Etat ». La décision, dénoncent les magistrats, « a causé un préjudice financier à l’établissement public ainsi qu’à l’Etat actionnaire ». A l’époque, la Monnaie de Paris est lourdement déficitaire, et la rétrocession de la parcelle contraint l’établissement à un réaménagement interne, soit un préjudice de 28,4 millions d’euros.
Avant les magistrats de la Cour des comptes, la brigade financière avait effleuré l’affaire, dans le cadre de l’enquête préliminaire gérée à Nanterre par Philippe Courroye, magistrat proche de M. Sarkozy. Le 29 juillet 2010, devant la police, Eric Woerth s’était défendu de tout favoritisme: « L’Etat avait depuis plusieurs années arbitré l’opposition entre la Monnaie de Paris et l’Institut à propos de la disposition de cette parcelle. Des décisions avaient été prises par les précédents ministres de l’économie (MM. Sarkozy et Breton). Mon rôle a été de mettre en œuvre ces décisions. » Il avait assuré: « Ma préoccupation était de ne pas engager d’argent public dans cette affaire. » La Cour des comptes ne partage pas son point de vue. Et la Monnaie de Paris va maintenant, sur la foi du rapport de la Cour des comptes, réclamer un dédommagement substantiel.
LE CADEAU DE L’AGA KHAN
Un autre élément de contexte permet d’éclairer l’affaire, et de mieux comprendre l’attention particulière accordée par MM. Sarkozy et Woerth aux desiderata de l’Institut. En 2004, le richissime Aga Khan a offert 40 millions d’euros à l’Institut pour restaurer le domaine de Chantilly. Or, comme le révéla Mediapart, en avril 2008, afin de remercier le milliardaire de sa générosité, le président Sarkozy l’a exonéré de tout impôt, au nom de « la haute courtoisie internationale ». A l’époque, le ministre du budget n’est autre qu’Eric Woerth. Et, redevenu avocat depuis sa défaite à la présidentielle de mai 2012, M. Sarkozy vient d’accepter de défendre l’Aga Khan, menacé par un coûteux divorce…
Gérard Davet et Fabrice Lhomme
Eric_Woerth_coul« Eric Woerth est un ami. Il est très sympathique »Le 27 octobre 2009, dans une conversation captée chez Liliane Bettencourt par son majordomme, Patrice de Maistre, son gestionnaire de fortune lui annonce, à propos de l’hôtel de la Monnaie: « Et ça, c’est mon ami Eric Woerth, dont la femme travaille pour nous, qui s’en est occupé. Et maintenant, il faut faire des travaux pour faire un auditorium. (…) Eric Woerth (…) est un ami (…), parce que c’est grâce à lui qu’il y a eu l’hôtel de la Monnaie. Et c’est lui qui a permis à l’Institut de récupérer le bâtiment dans lequel on va faire l’auditorium. Il est très sympathique, et en plus, c’est lui qui s’occupe de vos impôts, donc je trouve que ce n’était pas idiot. »

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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