Inde – Rythme alarmant des incidents altérant gravement la liberté d’expression.

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LE MONDE | 13.02.2013

Inde : ombres sur la démocratie

La pression est de nature sociétale et non étatique. Elle monte d’en bas au lieu de tomber d’en haut.
« La plus grande démocratie du monde. » La formule relève du cliché lorsqu’on évoque l’Inde politique. Techniquement, le titre de gloire est mérité. L’Inde est en effet une démocratie parlementaire fonctionnant cahin-caha au sein d’une population de plus de 1 milliard d’habitants à la vertigineuse diversité. On peut lui trouver bien des imperfections : corruption, émeutes, culture dynastique… Mais le génie indien aura maintenu vivant et vibrant cet héritage unique puisant dans ce que l’économiste et historien Amartya Sen a appelé l’« argumentative India » (« l’Inde ergoteuse »). Et les Indiens ont raison de l’opposer à la Chine autoritaire qui, si elle brille dans la performance économique, végète dans l’archaïsme politique.
C’est justement parce que ce titre de noblesse démocratique du géant d’Asie du Sud suscite respect et admiration qu’il faut s’inquiéter des ombres qui viennent en ternir l’éclat. Depuis quelques années s’enchaînent à un rythme alarmant des incidents altérant gravement la liberté d’expression. Artistes et intellectuels deviennent la cible de groupes imposant leur censure sous la menace de la violence.
A chaque fois, l’argument est le même : l’oeuvre ou le texte visé aurait « blessé les sentiments » de telle ou telle communauté (définie par une affiliation à une religion, une caste, une langue). Dans le pire des cas, c’est l’auteur qui se retrouve brutalement persona non grata dans telle localité.
Salman Rushdie, dont le roman Les Versets sataniques (1988) ne cesse d’empoisonner sa relation avec son pays d’origine, est probablement celui qui personnifie le mieux cette traque des mal-pensants dans l’Inde contemporaine. En janvier 2012, il avait dû renoncer à sa venue au Salon du livre de Jaipur, le rendez-vous littéraire le plus couru d’Asie, sous la pression de groupes musulmans locaux. Un an plus tard, le scénario se répète. Début février, il a dû annuler un déplacement prévu à Calcutta, où il devait assurer la promotion de l’adaptation cinématographique de son roman Les Enfants de minuit (1981).
La même semaine avait été émaillée de deux autres incidents. Le sociologue Ashis Nandy, intellectuel de renom, a dû affronter la justice en raison de ses propos tenus à Jaipur sur l’articulation entre castes et corruption. Des intouchables s’estimant « offensés » ont porté plainte. Quant au cinéaste Kamal Haasan, l’une des vedettes du cinéma tamoul, il a vu son film Vishwaroopam, qui évoque le terrorisme djihadiste, interdit de sortie dans les salles en raison de l’agitation de groupes musulmans. Dans l’espoir d’acheter la paix, l’artiste a dû consentir à une série de coupes dictées par ces censeurs autoproclamés.
Ce « terrorisme culturel », selon la formule en vogue, avait déjà pris une tournure pathétique en 2006 avec l’exil à Qatar que s’était imposé Maqbool Fida Husain, le monstre sacré de la peinture d’avant-garde indienne. Musulman et auteur d’oeuvres jugées hérétiques – tableaux représentant des déesses du panthéon de l’hindouisme sous la forme de femmes nues et lascives -, le peintre avait été forcé au départ à la suite d’un violent harcèlement orchestré par des groupes extrémistes hindous.
Dans tous ces cas d’intimidation, un point commun émerge : la pression est de nature sociétale et non étatique. Elle monte d’en bas au lieu de tomber d’en haut. Tous les films dans le collimateur de tel ou tel groupe religieux ou social ont en général été agréés par le bureau de certification du cinéma. Cruelle ironie, c’est dans une période où les instances officielles du film indien sont particulièrement libérales qu’un courant rétrograde se déchaîne venant du tréfonds de la société indienne.
L’évolution est d’autant plus consternante qu’elle consacre un dévoiement de ce qui avait été loué un moment comme un approfondissement de la démocratie indienne, à savoir l’affirmation politique des minorités ou des groupes les plus désavantagés. A l’heure où la démocratie élitiste cadenassée par les hautes castes s’essoufflait, la montée en puissance des basses castes dans les années 1990 puis 2000 avait rafraîchi l’enjeu de la démocratie en Inde.
Mais, mêlée à la polarisation religieuse, cette irruption de groupes capitalisant dans le champ électoral sur une mémoire victimaire a accentué une dérive communautaire de la démocratie indienne dont on perçoit aujourd’hui les effets nocifs sur la liberté d’expression. N’importe quel citoyen indien peut porter plainte au motif qu’en qualité de membre de telle communauté ses « sentiments ont été blessés » par un texte ou une oeuvre. Lors de la sortie du film à succès Slumdog Millionnaire, du Britannique Danny Boyle, fin 2008, des habitants d’un taudis de Patna (Bihar) avaient porté plainte, jugeant offensante l’association des mots « bidonville » (slum) et « chien » (dog). Tout est à l’avenant.
Le jeu de ces nouveaux acteurs ne doit toutefois pas dédouaner de leurs responsabilités les partis traditionnels, au pouvoir à New Delhi ou dans les Etats fédérés, qui exploitent habilement à des fins électoralistes les émotions des groupes défavorisés en quête de reconnaissance. Aussi la dérive est-elle plus perverse qu’elle n’y paraît. Et l’inquiétude sur la bonne santé de « la plus grande démocratie du monde » n’en est que plus vive.
bobin@lemonde.fr Par Frédéric Bobin (correspondant en Asie du Sud)

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