Chronique – Didier Pourquery : Juste un mot

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Trublion

LE MONDE | Par Didier Pourquery
Les lecteurs de ce journal aiment bien traquer dans nos colonnes les clichés journalistiques. Ces raccourcis faciles qui permettent d’écrire des titres efficaces et résumer une idée. Mais, reconnaissons-le, il y a, ici comme ailleurs, des modes de mots qui reviennent par période (« fustiger », « cibler », « déstabiliser » par exemple, ces dernières semaines). Il y aurait certainement à dire sur la récurrence des clichés selon les périodes…
Ainsi de « trublion «  que nous avons utilisé deux fois dans le journal daté 11 janvier : en « une » pour désigner le fondateur de Free (« trublion du mobile ») et en page 23… pour qualifier un acteur de films porno, HPG, « trublion qui revendique ses origines prolétaires » ! Recherche faite dans les archives du Monde, on constate que nous aimons bien ce mot : 1 148 occurrences en vingt-cinq ans, soit à peu près une fois par semaine... La liste des trublions dans nos colonnes donne une idée de l’usage que nous faisons de ce mot : de Philippe Séguin à Bernard Tapie, d’Arnaud Montebourg à Stéphane Guillon, de Daniel Cohn-Bendit à James Ellroy, il s’agit de « semeurs de troubles » (définition du huitième dictionnaire de l’Académie) mais pas marginaux. Ils sont dans le système et y provoquent des remous.
L’origine du mot est politique. Et récente : les années 1890 pour être exact. A cette époque, le prétendant à la couronne, Philippe d’Orléans, en exil, veut rentrer en France pour faire son service militaire comme tous les Français et partager ainsi « la gamelle des soldats ». Surnommé pour cela « Prince gamelle », il est arrêté, emprisonné, expulsé. Les troupes royalistes manifestent leur mécontentement. Ce qu’elles font d’ailleurs beaucoup en ces temps d’affaire Dreyfus. Intervient alors Anatole France – dont on a oublié qu’il fut aussi polémiste. Il forge un jeu de mots à partir du mot grec ancien qui signifie bol ou écuelle (troublion) et lance en 1898 le terme « Trublion » pour se gausser du prétendant, de ses remuants supporteurs et autres agitateurs nationalistes.
Aujourd’hui, nos trublions sont moins violents. Le mot s’est assagi. Il est plus doux qu’agitateur ou perturbateur, même si son sens s’en rapproche. Il vibre agréablement ; du coup, on n’en fait pas un drame. Un trublion sème le trouble dans son milieu mais reste crédible.
Ce n’est pas un turlupin. Celui-là – du nom d’un comédien de farce du XVIIe siècle – est juste un rigolo, amateur de grosses plaisanteries. Lorsque Jacques Chirac, dans les années 1970, traitait Jean-Jacques Servan-Schreiber de turlupin, il ne faisait que souligner son côté fantasque et pas sérieux.
Le trublion n’est pas non plus complètement un fauteur de troubles. Celui-là est un agitateur factieux. Il fomente et complote. Il agit dans l’ombre et provoque des dégâts. C’est peut-être pour cela qu’ici nous aimons bien ce mot de trublion. Il est finalement assez raisonnable.
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Didier Pourquery

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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