Vacances dans le monde – Insécurité : les plaques écarlates prolifèrent comme une mauvaise rougeole.

LE MONDE | 22.02.2013 Par Gilles Paris (International)

Vacances en zone beige clair

Cet été, nous irons à Berck-Plage (Pas-de-Calais). Pas d’enlèvements, pas d’instabilité politique, pas d’attentats. La station balnéaire ne figure pas sur la carte des régions dangereuses pour le tourisme mondial dressée par le ministère des affaires étrangères. Il ne s’agit pas d’une zone « déconseillée sauf raison impérative » (couleur orange) ou « formellement déconseillée » (couleur rouge). On présume qu’une « vigilance normale doit être observée dans la zone » (couleur beige clair), mais seulement pour traverser dans les passages piétons ou éviter de se baigner par mer agitée. Berck-Plage, donc, loin des troubles et des drames.
Car ailleurs dans le monde, les plaques écarlates prolifèrent en revanche comme une mauvaise rougeole. Sans pouvoir toujours empêcher le pire. Au Cameroun, où une famille de sept Français a été enlevée mardi 19 février, le nord du pays, théâtre de ce rapt, est « formellement déconseillé », comme la totalité de la frontière avec le Nigeria. Dans les pays du Sahel, où l’armée française opère depuis le 11 janvier, le territoire du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Nigeria, est classé « déconseillé » ou « formellement déconseillé ».
Idem au Maghreb pour l’Algérie, particulièrement au sud d’une ligne Béchar-Hassi Messaoud, et pour la Libye, une étroite bande côtière reliant la frontière tunisienne à la ville de Misrata étant seulement « déconseillée ». Le sud de la Tunisie, ce berceau du « printemps arabe » de 2011, est également classé rouge. Seul le Maroc échappe pour l’heure à la contagion.
Au Proche-Orient, destination touristique de référence, un autre foyer révolutionnaire est touché. La majorité du territoire égyptien est jugée peu sûre, dont un haut lieu du tourisme de masse, la péninsule du Sinaï, autrefois particulièrement fréquentée par les Israéliens. Les sites prestigieux de la Haute-Egypte échappent pour l’instant à la malédiction.
Guerre civile oblige, la totalité de la Syrie est classée en zone rouge. Des informations non confirmées font état de la réouverture de la sinistre prison de Palmyre, située à quelques kilomètres seulement de ruines antiques aujourd’hui désertées. Même signaux négatifs au Yémen, simultanément aux prises avec une transition politique laborieuse, un séparatisme sudiste virulent, une guérilla larvée dans le nord et la menace persistante d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique, qui a par le passé frappé des touristes près de l’ancienne Marib, capitale du royaume de Saba. Les enlèvements pittoresques de visiteurs par des tribus qui en profitaient pour défendre leurs intérêts auprès de fantomatiques autorités centrales appartiennent au passé. L’Irak et l’Iran sont également « déconseillé » ou « formellement déconseillé ». Seules les monarchies de la région sont jugées pour l’instant sûres, à commencer par la Jordanie, à l’exception de ses zones frontières avec la Syrie et l’Irak.
Les vagues d’alertes lancées par des autorités françaises en première ligne contre le djihadisme sahélien (trois pour des raisons de sécurité dans la seule journée du 20 février, avec la Libye, le Tchad et le Liberia) sont récurrentes. Des attentats ont déjà ensanglanté des carrefours touristiques au Maghreb et au Proche-Orient au cours des deux dernières décennies, singulièrement en Egypte (à Louxor et dans le Sinaï). Et les touristes sont également pris pour cible en Amérique centrale comme en Asie.
Mais l’apparition de nouvelles terres d’insécurité ne sera pas sans conséquences sur la géopolitique du tourisme mondial. Hier zone de contact entre le Nord et le Sud, avec le phénomène des norias de représentants de classes moyennes occidentales, pour le meilleur comme pour le pire, une partie de l’Afrique et du Machrek est devenue une ligne de front invisible dont refluent les « colonistes », visiteurs sans cesse renouvelés, au pouvoir d’achat supérieur à celui des visités, selon le concept formé par l’universitaire Jean-Michel Hoerner sur la base du néologisme en vogue au début de l’implantation française en l’Algérie.
Le professeur en géopolitique et en tourisme, qui enseigne à l’université de Perpignan Via Domitia, estime que « le tourisme, pour ce qu’il implique en termes de mouvements de personnes, constitue un axe fort du mondialisme, c’est en cela qu’il est visé, notamment par les courants se revendiquant du salafisme ». Ces derniers seraient de mauvais lecteurs qui se seraient en quelque sorte contentés du début du poème de Kipling, La Ballade de l’Orient et de l’Occident, et pour qui « l’Orient est l’Orient, l’Occident est l’Occident, et jamais ils ne se rencontreront », même si l’écrivain-voyageur britannique disait précisément le contraire tout au long des strophes suivantes.
Pour les pays concernés, la sanction ne se fait pas attendre : fréquentation en baisse, revenus en chute libre, appauvrissement. « Un enlèvement comme celui du Cameroun peut avoir des conséquences immédiates qui dépassent largement le pays concerné », assure M. Hoerner.
Mais le tourisme n’est-il pas devenu une lame de fond trop puissante pour être affaibli par une addition de zones devenues dangereuses ? Les transitions tortueuses et l’expansion d’Al-Qaida au Maghreb islamique et ses affidés en Afrique sahélienne en 2012 n’ont pas empêché, cette même année, le nombre de touristes recensés dans le monde entier de franchir le cap symbolique du milliard, et cela sans compter le tourisme intérieur, qui permettrait de multiplier ce chiffre par trois ou par quatre.
Les circuits se réorientent, de nouveaux canaux apparaissent. Les malheurs du Maghreb profitent à l’Espagne, à la Croatie, aux îles de l’Atlantique ou de l’océan Indien. « Il y a maintenant une classe moyenne mondiale de 700 millions de personnes qui voyage. Si elle ne peut pas aller dans un endroit précis, elle ira ailleurs », philosophe le spécialiste du tourisme.
Ailleurs, en évitant les pays où le tourisme, malgré ses effets pervers et son burlesque immortalisé par le photographe britannique Martin Parr, est aussi une occasion de découvertes réciproques.
paris@lemonde.fr Par Gilles Paris (International)
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