Chine – Essai nucléaire souterrain : malaise vis vis de la Corée du nord  » pays-frère  » …

Le Monde  28/02/2013
Pékin face au dilemme nord-coréen
L’essai nucléaire souterrain auquel a procédé la Corée du Nord le 12 février, le troisième depuis 2006, n’a pas seulement défié la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies adoptée le 22 janvier.
Il a fait ressortir le malaise chinois vis-à-vis de son turbulent protégé. Au coeur de ce malaise, on décèle une profonde ambivalence, liée à la transformation de la Chine posttotalitaire en un Etat complexe, en cours de  » désidéologisation « , où s’affrontent des visions divergentes.
Les réactions de l’opinion publique chinoise ont été hostiles à l’aventurisme de Kim Jong-un. L’essai nucléaire a d’abord profondément choqué en ayant lieu en plein congé du Nouvel An chinois. Et, comme jamais auparavant, les habitants des régions frontalières ont exprimé leurs inquiétudes. La blogosphère chinoise et ses tribuns ont tiré à boulets rouges sur le dictateur en herbe : la vindicte populaire décrit volontiers le  » pays frère  » comme  » l’ennemi véritable «  de la Chine.
Ce raz-de-marée de moqueries et de reproches – la censure est restée assez passive – n’est pas anodin face à un Etat-parti qui, sur ce sujet comme sur d’autres, esquive tout débat. Même la presse dite  » nationaliste  » comme le Global Times a prévenu une semaine avant l’essai du 12 février que  » le prix à payer doit être élevé «  pour la Corée du Nord si elle insiste à procéder à des essais. Après cette date, l’agence officielle Chine nouvelle a certes mis en avant le caractère  » désespéré «  de la décision nord-coréenne, signe d’un  » profond sentiment d’insécurité « . Mais le Global Times a ouvert ses colonnes à un analyste sud-coréen qui a pointé les risques pour la Chine qu’une Corée du Nord dotée de la bombe s’affranchisse du  » grand frère chinois « , et mette ainsi en question son rôle d’Etat tampon pour la Chine face aux Etats-Unis.
Ce pôle critique de la Corée du Nord et de la politique chinoise à son égard, qui a pris forme après le second essai nucléaire nord-coréen en 2009, agrège la faction la plus éclairée de la communauté des experts chinois : désignés sous l’appellation de  » stratégistes « , ils arguent que la Chine doit  » arrêter les frais «  avec la Corée du Nord, que celle-ci  » décrédibilise la diplomatie chinoise « , comme l’a écrit Shen Dingli, de l’université Fudan à Shanghaï, dans une tribune de Foreign Policy, le 13 février. Zhu Feng, un professeur de l’université de Pékin, a traité Kim junior de  » dur à cuire «  dans une tribune d’un quotidien de Singapour reprise, certes édulcorée, en Chine.
Ce champ d’opinions exerce un attrait puissant sur les courants réformistes au sein du parti et de l’armée, qu’ont renforcé la séquestration de pêcheurs chinois, en 2012, par des soldats nord-coréens et les mésaventures du groupe minier Xiyang en Corée du Nord. Le dernier essai nucléaire a encore amplifié le hiatus entre cette vision moderniste et pragmatique de la position chinoise, et le pôle traditionaliste qui en prend systématiquement le contre-pied : ainsi du site néomaoïste Utopia, qui a congratulé Pyongyang pour son test réussi, y voyant un écho de la Chine de Mao et de son premier essai nucléaire en 1964.
En matière économique aussi, la Corée du Nord rassemble les Chinois contre elle : les hommes d’affaires chinois sont vite exaspérés par les difficultés du commerce avec le pays ermite. Et même les Sino-Coréens de la région frontalière chinoise de Yanbian sont largement plus tournés vers Séoul que Pyongyang. Seuls quelques groupes d’intérêts, nés de la collusion entre les grands commis du régime nord-coréen installés en Chine et quelques barons chinois de la noblesse rouge, prospèrent grâce aux portes qu’ouvre la grande corruption.
La politique chinoise vis-à-vis de la Corée du Nord, malgré des principes en apparence inamovibles – la solidarité due au sang chinois versé pendant la guerre, l’alliance contre les Etats-Unis – est de facto de plus en plus ambiguë. La crise de 2009 – et le camouflet du retrait de Pyongyang des pourparlers à six organisés par Pékin – a conduit la Chine à dissocier la question du nucléaire et des sanctions ciblées qui l’accompagnent (portant sur les technologies duales), et qu’elle a soutenues, avec celle d’un accompagnement de son ombrageux voisin sur la voie de l’ouverture et des réformes. Le voyage de Wen Jiabao, en octobre 2009, a été le coup d’envoi de cette stratégie. Le résultat est plus que mitigé.
Cet écartèlement chinois reflète sans doute l’état du pays, en plein questionnement sur son propre régime. L’une des idées qui apparaît de plus en plus souvent en filigrane dans les débats sur la Corée du Nord en Chine est qu’une Corée réunifiée à ses frontières n’est pas un drame pour le colosse économique global qu’est la Chine :  » C’est une erreur de penser qu’un écroulement de la Corée du Nord sera un désastre pour la Chine « , avance le sinologue Steve Tsang de l’université de Nottingham dans une tribune publiée le 14 février par le Wall Street Journal. Au contraire, il apportera davantage de développement aux régions sous-développées du Nord-Est chinois et déboucherait in fine, plaide M. Tsang, sur un retrait des troupes américaines. Mais pour le noyau maoïste qui, en Chine, résiste aux changements, l’enjeu d’avoir une démocratie sur son palier est plus détonant que de côtoyer un nouveau pays détenteur de la bombe atomique.
Brice Pedroletti
pedroletti@lemonde.fr Correspondant à Pékin
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