Ce n’est pas très français, ça, non ? : Ou pas …

Juste un mot  

Avez-vous remarqué comme notre vie semble de plus en plus influencée par le numérique ? L’oreille et les yeux englués dans nos smartphones et nos  » phablettes «  (le croisement du phone et de la tablette), nous programmons notre quotidien sur des tableurs et décidons de nos actions comme dans un jeu vidéo. Notre langage lui-même s’en ressent. L’apparition de «  ou pas « , signalée par le jeune Philippe B., lecteur de Paris, en témoigne.
Dans une arborescence informatique, on choisit d’aller à gauche ou à droite, de faire telle chose ou non… Depuis le début du XXIe siècle, les fans de jeux vidéo en ligne connaissent ça par coeur. Vais-je prendre ce sentier, ou pas ? Entrer dans cette zone, ou pas ? Est-ce un ennemi, ou pas ?
Ou pas ? Oui : ou pas. Ce n’est pas très français, ça, non ? En effet. Le bon usage classique voudrait qu’on emploie  » ou non « . Viens-tu, ou non ? Le veux-tu, ou non ? Désormais, c’est  » ou pas « .
Certes, Claudel lui-même écrit :  » Que m’importe qu’ils m’entendent ou pas «  ; il fait une ellipse : «  – ou – qu’ils ne m’entendent – pas – « . Raccourcir une phrase, pour l’auteur du Soulier de satin – onze heures en version intégrale -, n’est guère blâmable.
Reste que la version moderne de  » ou pas «  est devenu un tic verbal, un cliché. Très populaire.
Il existe ainsi plusieurs groupes Facebook à l’enseigne  » ou pas ! « . L’un, lancé en 2008, rassemble 190 000 fans ; un autre, en ligne depuis 2009, a collecté 475 000  » j’aime « . Pourquoi un tel engouement, au-delà des gamers ?
 » Ou pas « , rajouté par votre interlocuteur à l’une de vos affirmations, sert à vous  » flinguer « . Mais sert aussi à se donner l’air de réfléchir… sans savoir trop quoi dire d’autre. Nous sommes dans le relatif. Dans le flou. Tout se vaut, rien ne vaut. Autre avantage de l’expression : avec  » ou pas « , je suis libre ou je me donne une impression de liberté. Je peux me faire une soirée télé. Ou pas. Partir en vacances à Ibiza. Ou pas ! Je rajoute  » ou pas «  à tout un tas de décisions de ma vie, de propositions. Je suis dans le choix permanent. Les forums Internet regorgent d’intitulés de débats en trois mots ( » enceinte ou pas « ,  » vierge ou pas « ), on trouve même un site pratique islamique Halaloupas.com.
Continuons à suivre notre arborescence :  » ou pas «  a remis au premier plan des mots très courts comme  » pas  » et…  » ou « .
On entend de plus en plus  » pas que  » à la fin de phrases énumératives.  » Je suis écrivain, journaliste, scénariste… « , ai-je entendu dans une récente soirée, « … mais pas que ! « , ajouta vite la compagne de ce distingué intellectuel (il s’avéra qu’il était aussi un peu éditeur).
Nos amis suisses (car j’ai d’excellents amis suisses), de leur côté, sont en train d’exporter chez nous l’expression interrogative  » ou bien « . Ecoutez comme elle se diffuse, doucement (à la mode helvétique) mais sûrement, dans nos questions. Avec un peu de perte de sens toutefois. Lorsqu’un Suisse demande :  » Tu vas, ou bien ? « , c’est qu’il se fait du souci pour vous. Nous disons plus volontiers :  » On y va, ou bien ? « , pour exprimer qu’il serait temps de bouger.
Sur ce, j’y vais. Ou pas…
par Didier Pourquery  03/03/2013 © Le Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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