Tripalium : Fichu travail !

Le Monde 03/03/2013 Par Alain Faujas (Livre du jour)
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Tripalium.   » Pourquoi le travail est devenu une souffrance », de Gérard Haddad
Gérard Haddad, ingénieur de formation, a d’abord exercé l’agronomie en Afrique, avant de rencontrer Jacques Lacan. C’est à l’issue de cette entrevue qu’il a décidé d’entreprendre des études de médecine, pour ensuite exercer la psychanalyse.
Ce petit livre ambitionne d’expliquer pourquoi le travail est devenu une souffrance, car le mot  » travail  » vient d’un instrument de torture, le  » tripalium « , assemblage de trois pieux auxquels était attaché le supplicié. Mais il serait médiocre pour l’auteur d’aller droit au diagnostic convenu de l’aliénation de l’homme moderne. Gérard Haddad nous entraîne dans les sillons de la glèbe, de l’inconscient et de son histoire singulière, pour dénouer les  » liens mystérieux entre sexualité, agronomie et langage « .
Dans les rizières de Casamance, il voit se superposer trois types d’organisation : le chantier primaire, pour ne pas dire primitif, où le labour avec un instrument et des gestes ancestraux impose l’égalité entre travailleurs. Le chantier secondaire, où l’introduction de la traction animale installe une hiérarchie entre le bouvier et le laboureur et oblige à une division des tâches. Le chantier tertiaire, où l’emploi du tracteur condense les fonctions du joug, du timon et de la charrue, et son conducteur solitaire celles du bouvier et du laboureur.
L’astuce de l’auteur est de superposer à ces trois structures celles que Freud a distinguées dans l’élaboration du rêve : le matériel de base du désir (chantier primaire), son déplacement (secondaire) et sa condensation (tertiaire). Le puzzle s’emboîte à merveille : le travail humain et le travail du rêve évoluent selon le même processus. Ce qui permet à l’auteur de détourner la phrase de Lacan –  » L’inconscient est structuré comme un langage «  – et d’affirmer :  » Le travail humain est structuré comme un langage. «  Gérard Haddad introduit alors la paléontologie dans sa démonstration. Il fait entrer en scène l’Homo faber, le premier de nos aïeux à s’être servi d’outils.
Chez le paysan diola de Casamance qui trime comme un forçat dans la boue des mangroves avec sa houe antédiluvienne (chantier primaire), pas la moindre plainte malgré la maigre récolte. Il s’inscrit dans une tradition millénaire qui rend son geste sacré et lui confère une identité indestructible. L’explication de ce paradoxe ?  » La jouissance au travail qui compense la pénibilité de l’effort, l’homme la retire du versant « faber » de son être que le travail moderne escamote progressivement. « 
C’est pour cela que nous sommes nombreux à nous rendre dans les grandes surfaces de bricolage. Cela nous permet de redonner au faber qui est en nous un peu de sa gloire d’antan, inexorablement étouffée par le travail  » en miettes « . Car le travail a deux fonctions essentielles. Il a  » pour effet d’unifier le corps du travailleur par le seul fait de conforter son identité culturelle, de l’inscrire dans un processus de reconnaissance par l’Autre « . Il permet de s’approprier l’espace en s’y mouvant. Or l’ouvrier ou l’employé d’aujourd’hui se trouve en petits morceaux et coincé entre des tours de bureaux. Il développe en compensation une fringale de week-ends et de voyages.
La généralisation du robot aidant, on comprend que ce décoiffant parcours – de mots en maux – se conclue sur la disparition du travailleur :  » Ce Golem – humanoïde d’argile précédant, dans le Talmud, la création d’Adam – annonce la mort du sujet au travail. «  Ni fleurs ni couronnes.
Alain Faujas
 Tripalium : pourquoi le travail est devenu une souffrance
agérard haddasGérard Haddad ingénieur de formation,
François Bourin Editeur 120 p., 15 €
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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