Jean-Claude Guillebaud : les mots et les larmes

Le Nouvel Observateur N° 2522 du 7 mars 2013 / Jean-Claude Guillebaud

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Concernant le désarroi des peuples, l’aveuglement médiatico-politique est à son comble. Les commentaires sermonneurs sur l’Italie en furent, ces derniers jours, un parfait exemple. Je partirai d’une phrase cueillie au début d’un récent débat télévisé. « Mario Monti avait redressé la situation financière italienne. Pour le social, c’était moins bon ». Pour peu qu’on y réfléchisse une seconde, cette remarque doctorale devrait nous faire sauter au plafond.
En quatorze mots, elle définit une fausse vision du monde, un mode de raisonnement élitiste, un décrochage d’avec le réel. Répétons la formule : « Pour le social, c’était moins bon ». Mamma mia !!! Mais qu’est-ce donc que ce fameux « social » que les troubadours du discours dominant n’évoquent qu’avec une imperceptible lassitude ? En vérité, il désigne la vie vivante, les réalités véritables, les fatigues additionnées, les souffrances qu’on tait. Le « social », c’est le cœur même des choses, la chair et le sang du vivre ensemble. Ce n’est pas un « détail », c’est – ou ce devrait être – l’enjeu de toute politique.
916107-1083254Le simple fait d’utiliser cet adjectif (social) comme un substantif (« le social ») équivaut à un tour de passe-passe idéologique. Parlant ainsi des hommes en une « catégorie » ni plus ni moins importante que « le financier », « le budgétaire », « le monétaire », etc. En globish (le global English, ce pauvre patois de la mondialisation), le « social » se voit rétrogradé au rang d’une variable, même pas prioritaire. Message subliminal : d’abord les comptes macro-économiques, les hommes et les femmes après. C’est fou ! Plus grave : nous journalistes, prenons l’habitude de parler ainsi. Songez au chômage. Nous l’évoquons tous les jours, mais principalement sur le registre de la quantité, du chiffre, de l’abstraction. Combien de chômeurs de plus ? Cette « gouvernance par les nombres » correspond à un rétrécissement de la décision démocratique que décrit assez bien le juriste Alain Supiot. Elle permet de tenir à distance la réalité encombrante de cette tragédie malodorante, populaire et mouillée de larmes.
Or, quand il atteint ce niveau et cette durée, le chômage est bien autre chose qu’une série de chiffres. Il est une souffrance individuelle dupliquée à l’infini, une désespérance qui coupe la respiration, un dégoût de vivre qui progresse. Je rends hommage à ma consœur Nathalie Birchem, reporter à La Croix. Dans le numéro du 26 février, elle a publié une bouleversante enquête sur la réalité de ce chômage qui « met en danger la vie sociale ». Être chômeur, ce n’est pas seulement perdre son emploi et ses revenus. C’est vivre un effacement progressif, une relégation psychique. C’est passer des journées entières devant son ordinateur à écrire des centaines de suppliques, à poster des CV en guettant d’improbables réponses. Et cela, mois après mois. Adieu le monde !
jpg_cabanes-nardoPeu à peu l’estime de soi s’effiloche. Le doute vous pénètre et vous vrille. Suis-je encore utile à quelque chose ? Demain il faudra trouver un reliquat d’énergie pour aller dans une file d’attente, faire bonne figure devant les amis – ou les enfants ! – qui vous demanderont : « Alors, où en es-tu ? » À force, bien sûr, le corps se défait. On mange mal, on grossit, on est envahi par une résignation qui flotte en vous comme un gaz toxique. « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », écrivait le romancier Henri Calet. Chaque chômeur pourrait le dire. Écoutant leurs paroles, on mesure le gouffre qui sépare cette réalité du prétendu « débat » démocratique.
Ce gouffre nous fait honte. Si nous décidions, confrères, de parler POUR DE BON du chômage, la politique prendrait peut-être chair. Enfin…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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