Enquête sur une folie des grandeurs : « Dexia, une banque toxique »

Rue 89 12/03/2013 Catherine Le Gall | journaliste Nicolas Cori
« Dexia, une banque toxique » : enquête sur une folie des grandeurs
En mai 2012, la Société de gestion immobilière du Nord-Pas-de-Calais (Soginorpa) se fait un nom. Son dirigeant, Jean-Pierre Kucheida, maire de Liévin et tout puissant patron de la fédération socialiste du Pas-de-Calais, se retrouve au cœur d’une enquête pour abus de biens sociaux. Il est accusé d’avoir utilisé la carte bancaire de l’établissement à des fins personnelles, notamment pour payer des notes de restaurant. Le préjudice serait de 50 000 euros.
arue89kucheida-Le Parti socialiste décide alors de retirer l’investiture de Kucheida pour les élections législatives de juin, et présente un autre candidat, plus jeune et sans casseroles. Le maire de Liévin se maintient (en se présentant sans étiquette), mais il ne passera pas le premier tour. En octobre 2012, il est placé en garde à vue et renvoyé devant un tribunal correctionnel : un procès doit se tenir en avril 2013.
Déchu pour 50 000 euros. Kucheida doit trouver cela dérisoire. Car l’intéressé est responsable de pertes beaucoup plus importantes au détriment de la Soginorpa. Sous sa présidence, l’organisme s’est lancé dans une stratégie spéculative de grande envergure.
Au départ, y avait les corons
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Vue des corons à Haillicourt, dans le Nord-Pas-de-Calais (Steve-c-Foto/Flickr/CC)
Tout commence en 2002, quand Kucheida obtient la gestion des 62 000 logements de mineurs, les anciens « corons » construits par les houillères du Nord-Pas-de-Calais. Jusque-là, c’était les Charbonnages de France (à travers leur filiale Soginorpa) qui s’en occupaient. Mais les Charbonnages s’apprêtant à fermer leurs portes, il a fallu leur trouver un remplaçant.

A l’initiative de Kucheida, une loi a été votée permettant la création de l’Epinorpa (Etablissement public immobilier du Nord-Pas-de-Calais), dont il prend la présidence. En 2002, l’Epinorpa rachète donc la Soginorpa.

Dès lors, Kucheida a la folie des grandeurs. Il lance un vaste programme de réhabilitation des logements, mais sans augmenter significativement les loyers. De 2002 à 2008, les dépenses de la société sont en hausse de 140%, passant de 75 à 178 millions d’euros, essentiellement financées par de l’endettement (qui décolle pendant la période, de 195 à 491 millions d’euros).

Pour diminuer les frais financiers, l’Epinorpa et la Soginorpa font de la « gestion active de sa dette » et contractent plusieurs dizaines de swaps auprès de Calyon (aujourd’hui CA CIB), Deutsche Bank, ABN Amro, Société générale et Natixis, pour se couvrir contre la variation des taux d’intérêt.

Les swaps, ce sont des opérations financières qui consistent en un échange de flux financiers entre deux contreparties, selon un échéancier fixé à l’avance. Certains sont indexés sur des produits de pente ou de change, d’autres sur des indices « propriétaires », c’est-à-dire concoctés par les banques et donc non transparents.
Le bailleur social joue en Bourse
Plus étonnant, la Soginorpa décide – à l’instar d’un petit porteur lambda – de jouer en Bourse avec une partie des sommes empruntées. Au lieu de placer ses excédents de trésorerie en achetant des bons du Trésor, elle confie son argent à cinq gestionnaires spécialisés, qui achètent des actions, des obligations d’entreprise et des parts de fonds communs de placements (FCP).

La Chambre régionale des comptes fait le calcul : « De 2002 à 2008, le montant des placements en valeurs mobilières détenues par Soginorpa n’a cessé de croître, passant de 142 millions d’euros en 2002 à plus de 409 millions en 2008. »

Une stratégie très risquée qui est critiquée par plusieurs cabinets de conseil, dont celui de Michel Klopfer : « Trois rapports adressés à Soginorpa ont été établis : deux ont été rédigés par des cabinets d’experts financiers indépendants et le troisième par les commissaires aux comptes, raconte la chambre régionale des comptes. Dès novembre 2005, une expertise qualifiait cette gestion d’“extrêmement risquée” et mettait en garde contre la possible tentation d’accroître encore la prise de risques afin de maintenir un niveau de rémunération élevé. »
Mais  la direction de la Soginorpa fait la sourde oreille. Un expert-comptable, auteur d’un rapport pour le comité d’entreprise, explique : « Les gains financiers importants des premières années ont conforté la présidence dans ses choix de gestion active de la dette, alors même que cette dernière a reconnu dans différents procès-verbaux ne pas tout comprendre du mécanisme financier des swaps spéculatifs. »
Près de 200 millions de perte au total
Son rapport met en exergue une absence totale de gouvernance au sein de l’établissement : « Tout le pouvoir effectif est concentré entre les mains du président, qui en délègue une partie à la direction générale de Soginorpa. La concentration des pouvoirs entre les mains du président et de la direction générale est telle, et le contrôle du conseil d’administration est si formel mais en réalité si faible et inféodé, qu’aucun encadrement institutionnel ne semble exister en face. »
Au final, la stratégie se révèle doublement perdante quand, après la crise des subprimes, les marchés d’actions commencent à plonger. De 2009 à 2010, les swaps sont perdants de 54 millions d’euros. Et la Chambre régionale des comptes estime à 119 millions les pertes supplémentaires à venir.

Si rien n’est fait, une crise de trésorerie est inévitable d’ici à 2014. Une seule solution s’impose pour se tirer de cette impasse : mettre à contribution les pouvoirs publics.

Les emprunts toxiques et le logement social

CLF Finance commence à s’intéresser aux organismes de logement social en 1997. Le secteur fait l’objet d’un démarchage actif, qui se traduit dans les comptes de la filiale. De 1998 à 2003, les ventes d’emprunts financiers complexes au monde du logement social passent de 3% à 7%.
En 2004, le secteur se met à intéresser toutes les banques : le gouvernement décide de ne plus fixer seul le taux du Livret A, mais de le calculer à partir de l’Euribor trois mois et du niveau de l’inflation. Les taux se rapprochent de ceux pratiqués sur les marchés et l’offre des banques devient plus compétitive.
Les établissements inventent alors des produits qu’ils vendent comme des protections contre une hausse du Livret A.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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