France 2 – Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi : Constat sévère de Patrick Cohen sur l’émission – Une mécanique télévisuelle perverse

abruno rogerpetitNouvel Obs  18-03-2013  Par Bruno Roger-Petit Chroniqueur politique

CSOJ. Taddéi invite une prof qui assimile les gays à des singes : acceptable ?

 LE PLUS. Après le débat entre Patrick Cohen et Frédéric Taddéi sur les invités de « Ce soir ou jamais », l’émission de France 2 du 15 mars a offert aux téléspectateurs l’occasion de constater qu’il y avait bien un problème, selon notre chroniqueur Bruno Roger-Petit. Doit-on vraiment donner la parole à ceux qui soutiennent les thèses les plus extrêmes ?

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 Frédéric Taddéi sur le plateau de « Ce soir ou jamais », le 15 mars 2013 (Capture d’écran).
 Cette semaine, un petit affrontement a opposé, sur France 5, Frédéric Taddéi à Patrick Cohen au sujet de la ligne éditoriale de l’émission présentée par le premier sur France 2, « Ce soir ou jamais’ (CSOJ).
 Le journaliste de France Inter reprochait à son confrère d’inviter des personnalités plus que discutables, voire peu recommandables, pratique récurrente conférant à son émission une ligne éditoriale au bord de la ligne jaune.
 Peut-on en effet inviter, souvent, des personnalités telle que Tariq Ramadan, Dieudonné, Richard Millet et d’autres ennemis du système républicain sans que cela ne finisse par susciter quelques interrogations sur la ligne politique de celui qui présente une émission sur le service public ?
 Assimilations et amalgames douteux
anne-marie-le-pourhiet Anne-Marie Le Pourhiet est l’un de ces invités potentiellement à problème.
 Professeur de droit, elle affiche un conservatisme ultra, sur tous les sujets, considérant tantôt qu’instituer dans le droit de la discrimination positive marquerait le retour au droit des orangs-outans, ou tantôt que l’instauration du mariage homosexuel autoriserait ensuite les mariages avec des animaux, des singes, qui eux-mêmes seraient ensuite fondés à élever des enfants, manière élégante de suggérer indirectement et sournoisement, par un petit jeu bien connu d’assimilations et d’amalgames, que les homosexuels sont semblables à des singes.
 Donc, dans la dernière livraison de son émission, c’est cette personnalité, obsédée par les singes dès qu’il s’agit de progrès humain, que Taddéi avait choisi d’inviter (une fois de plus, car elle y apparait de manière récurrente), donnant acte à Patrick Cohen de ce que l’on peut bel et bien s’interroger sur le choix de certains invités.
 Convier sur son plateau une universitaire qui assimile les gays à des singes, la discrimination positive à des mœurs d’orangs-outans, même indirectement, est-ce normal et en quoi est-ce répréhensible ?
 Voilà une question en forme de cas d’école. Et ce qui s’est passé dans la dernière émission de Taddéi va nous permettre (enfin !) de poser convenablement les termes du débat.
 Une rhétorique bâtie sur le mensonge
 Dans le cours de l’émission du 15 mars, s’engage un débat sur la possibilité d’autoriser une assistance sexuelle aux handicapés. Les propos et la rhétorique d’Anne-Marie Le Pourhiet sur le sujet illustrent à la perfection le problème que pose les invitations de Taddéi à ce genre de personnalités extrémistes auxquelles il sert sur un plateau les moyens de pervertir le débat démocratique.
 Le Pourhiet commence son développement en décrétant que la France vit sous le joug de minorités agissantes à qui l’on cède tout, ce qui finit par engendrer un système de droits contradictoires les uns avec les autres.
 Pour s’élever contre l’assistance sexuelle aux handicapés, elle se lance dans une démonstration par l’exemple des méfaits de la situation qu’elle dénonce, jugeant que les mêmes qui considèrent que la prostitution est un esclavage sont prêts à céder aux caprices de la minorité gay en lui accordant le mariage et les droits qui peuvent en découler. Comme on va le voir, le procédé, bâti sur le mensonge et l’amalgame, fonctionne parfaitement.
 Anne-Marie Le Pourhiet s’en prend d’abord à Najat Vallaud-Belkacem qui veut pénaliser les clients de la prostitution et qui « va prendre ses ordres en Suède, parce qu’il y a son homologue suédois qui est la déesse pour elle », puis elle enchaîne :  « En ce moment, nous sommes en plein débat sur le droit à la fourniture de sperme pour les couples de lesbiennes, le droit à la fourniture d’ovocytes pour les couples gays, plus la location des ventres et des mères porteuses. Si ça c’est pas de l’esclavage, je ne sais pas ce que c’est, hein ! Et maintenant on a le droit au sexe des handicapés »
 (à 1h11’40 sur la bande de l’émission visible sur le site Pluzz)
 Tout est faux dans le paysage campé par Le Pourhiet, absolument tout.
 La liberté de dire n’importe quoi
 La loi sur le mariage pour tous ne traite, en l’état, d’aucun des sujets qu’elle dénonce et pour ce qui est des développements prochains, seul le don de sperme pour les couples de femmes civilement mariées sera débattu dans le futur projet de loi sur la famille. Il n’est pas question non plus, et le gouvernement l’a dit et redit, de fournitures de d’ovocytes aux couples masculins, et encore moins d’autoriser en France le recours aux mères porteuses.
 Quant à l’amalgame qui suit, il est traditionnel, mais toujours efficace, d’autant qu’il est double. On sait que tous les opposants au recours à la GPA le présentent comme inséparable d’une transaction financière (quand bien même en France, ceux qui estiment qu’il n’est pas insensé de l’autoriser sont partisans d’une GPA sous forme de don).
 Non seulement Pourhiet a recours à cette bonne vieille ficelle, mais elle amalgame en outre GPA, don de sperme et d’ovocytes dans la même tirade, ce qui aboutit à présenter le don de sperme et d’ovocytes, autorisés par la loi française, comme étant déjà rétribués, ce qu’en l’état, la même loi française interdit.
 En vérité, tout cela importe peu à Le Pourhiet qui, en totale liberté sur le plateau de Taddéi, peut dire ce qu’elle veut comme elle le veut. En une phrase, comportant un mensonge et un double amalgame, elle établit l’équation : rétribution=GPA=don de sperme ou d’ovocytes=femmes ou hommes dans le besoin=esclavage orchestré par les socialistes.
 Des propos qui ne sont pas contrebalancés
 Cette séquence, dans la forme si anodine, est révélatrice de la perversité intrinsèque de l’émission présentée par Frédéric Taddéi.
 Quelqu’un interrompt-il Anne-Marie Le Pourhiet lorsqu’elle profère son petit chapelet de mensonges et d’amalgames ? Non. Ni objection, ni protestation, ni interjection. Rien.
 Que se passe-t-il ensuite ? Encore rien. Toujours rien. Taddéi donne la parole à l’écolo-gauchiste radical de service, Paul Ariès, qui se lance dans un développement de khâgneux attardé sur… les tabous.
 Morale télévisuelle : Anne-Marie Le Pourhiet a réussi son coup. Ceux des téléspectateurs de l’émission qui ne sont pas informés de la réalité de l’état du droit et des débats en cours sur le mariage, les PMA et la GPA, ne peuvent qu’en tirer la conclusion que les socialistes au pouvoir vont céder au « lobby homo » le droit de réduire des individus en esclavage pour obtenir d’eux des enfants à leur convenance. Tout est mensonger, mais rien n’a été contredit, discuté, disputé.
 On a donc le droit de juger que si la mécanique de l’émission autorise ce genre de procédés, c’est qu’il y a un problème.
 Une mécanique télévisuelle perverse
 Ne jetons pas la première pierre à Anne-Marie Le Pourhiet. Elle utilise à merveille la mécanique de l’émission de Taddéi. Comme l’ont fait avant elle des Élisabeth Lévy, des Richard Millet, Alain Soral et tant d’autres extrémistes exhibés sur le plateau de l’émission avec une complaisance revendiquée.
 On se souvient, entre autres moments, que Richard Millet avait pu délivrer à CSOJ un couplet insupportable sur la présence de noirs dans le métro sans que cela ne déclenche de réelle indignation sur le plateau, suscitant même (incroyable renversement des valeurs !) des réactions d’empathie, Franz-Olivier Giesbert compatissant à la douleur de Millet : « Pauvre Richard, vous êtes un grand écrivain, je comprends votre souffrance… mais la France change ».
 Scène surréaliste...  Vidéo
 Dans l’émission « C à vous », diffusé cette semaine sur France 5, le journaliste Patrick Cohen (France Inter) a eu bien raison d’interpeller Taddéi sur le casting de certaines de ses émissions, et les invitations lancées à des personnalités peu recommandables d’un point de vue républicain.
 Malheureusement pour lui, il s’est laissé piégé par la rhétorique bien rodée de Taddéi, qui a reposé les termes du débat en question de principe portant sur la liberté d’expression et le droit de chacun, même ceux qui pensent mal, d’avoir accès à la télévision. Cohen s’est ainsi retrouvé peint en Fouquier-Tinville de la télévision, censeur a priori de toutes les paroles qui lui déplaisent.
  L’exemple Le Pourhiet est pourtant la démonstration de la perversité de la machine télévisuelle Taddéi, et du bien-fondé des interrogations de Patrick Cohen.
Il faut être clair : ce n’est pas l’invitation (récurrente) lancée au professeur de droit ultra-réactionnaire qui est, en soi, le problème. Si Taddéi juge que le courant qu’incarne cette universitaire est représentatif pour justifier sa présence sur le plateau d’une télévision de service public, il en a le droit, cela relève de sa seule conscience éditoriale.
 Non, le problème c’est que la « construction » du plateau, le casting des autres invités, permet à Le Pourhiet (comme à Levy, comme à Millet, comme d’autres représentants des France extrémistes) de se livrer à ses mensonges et ses amalgames en toute impunité, sans contradiction aucune.
 Où sont les intellectuels de la gauche libérale ?
 Le casting de l’émission du 15 mars est, à cet égard, révélateur : qui trouve-t-on face à Anne-Marie Le Pourhiet au moment où elle se livre à sa petite opération d’intoxication ? Alain-Gérard Slama, tocquevillien de droite au « Figaro », Gabriel Matzneff, hédoniste pré-iacubien, Eric Fassin, sociologue de l’ultragauche, Paul Ariès, politologue de la gauche radicale, Sophie Le Tourneur, jeune cinéaste générationnellement dépolitisée et Darina Al Joundi, actrice…
 Autant de personnalités qui n’ont pas de raison politique de contester Le Pourhiet et/ou qui ne sont pas équipés intellectuellement pour contrer les mensonges de Pouthiet et/ou pas formatées pour comprendre les mécaniques du débat télévisé, ce qui est fondamental.
 Sur le plateau de CSOJ, ceux qui auraient pu défendre les vrais projets du gouvernement, les gays et tous ceux qui sont concernés par les mensonges et amalgames de Le Pourhiet, soient des républicains de la gauche démocratique, ceux-là n’étaient pas là.
 Disons les choses comme elles sont : la gauche traditionnelle, celle qui est l’héritière directe de 1789, la gauche socialiste et social-démocrate, la gauche socialiste et républicaine, la gauche libérale et sociale, n’est jamais la mieux représentée et incarnée chez Taddéi.
 En revanche, les gauches et les droites de l’extrême, les contestataires du legs de 1789, les hostiles de tous bords à une certaine idée de la démocratie et de la République, ceux-là sont toujours incarnés par des personnalités calibrées pour la télévision, efficaces et redoutables, d’Elisabeth Levy à Alain Soral en passant par Anne-Marie Pourhiet.
 Tendre vers plus d’équilibre
 Qu’elle soit portée par des politiques, des intellectuels, des artistes ou autre, la gauche républicaine et démocratique est toujours en souffrance à « Ce soir ou jamais ». Elle est tantôt absente, tantôt présente, mais alors peu ou pas équipée pour les joutes oratoires propres à la télévision (on peut être un grand universitaire et ne pas savoir communiquer à la télé, c’est injuste, mais cela arrive).
 Et quand on interpelle Frédéric Taddéi (comme l’auteur de ces lignes) au sujet de cette particularité récurrente de son émission, la réponse est invariable : « J’en invite des gens de cette gauche là, mais ils ne sont pas bons, ce n’est pas de ma faute ». Imparable.
 Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici de bourrer le plateau de Taddéi d’intellectuels, artistes, éditorialistes et universitaires exclusivement dévoués à la molle cause du hollandisme de gouvernement, loin de nous cette pensée totalitaire. On se réjouit de ce qu’Anne-Marie Pourhiet puisse venir à la télévision raconter des bobards partagés par une partie non négligeable de l’opinion, mais on aimerait qu’il y ait du répondant en face, pour tout dire qu’il y ait plus d’équilibre et de représentativité dans l’incarnation des forces politiques et intellectuelles conviées sur France 2.
 Les débats nationaux ne se résument pas à un affrontement entre l’identitaire Richard Millet et l’indigène Houria Bouteldja, qui ont, par delà leurs divergences, un objectif commun : détruire la démocratie française héritée de 1789.
 La question qui se pose aujourd’hui est limpide : en son état actuel, « Ce soir ou jamais » assure-t-elle une représentativité des débats et des idées propres à notre société contemporaine digne de ce que l’on peut attendre du service public ?
Édité par Sébastien Billard  Auteur parrainé par Benoît Raphaël

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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