Roumanie – L’émigration de la communauté Roms – Ninel Potirca : Que faire ? Peut-être créer un vrai Etat rom quelque part en Europe.

Le Monde 31/03/01/04/2013

L’homme de la semaine : L’Obama des Roms de Roumanie

aninel Portica 01    8 avril, journée internationale des roms !  Ancien candidat à l’élection présidentielle, cet exportateur de ferraille est le Rom le plus connu de Roumanie. C’est aussi l’un des plus riches. Il prône la création d’un Etat rom en Europe qui endiguerait l’émigration de sa communauté
    Ils montaient tous dans la carriole, sillonnaient la Roumanie et campaient là où ils voulaient. Toujours près d’une rivière, car l’eau était essentielle à leur survie. Ninel Potirca se rappelle encore les réveils à l’aube, la fraîcheur qui pénétrait la toile de la tente où toute la famille dormait entassée, la rosée recueillie sur l’herbe pour se rafraîchir le visage.
A l’époque communiste, on les appelait  » Tziganes « , et tout le monde se méfiait de ces nomades considérés comme des voleurs de poules.
Roumanie par Vincent Van gogh
aroumanie Vincent_van_Gogh-_   La tribu de Ninel, spécialisée dans la ferraille, était considérée comme la plus riche par la communauté rom. Les Corturari, maîtres dans l’art de manier les métaux, savaient transformer un morceau de métal en cuillère ou en tasse et construire des alambics sophistiqués que les paysans roumains s’arrachaient pour faire la tzuica, l’eau-de-vie à base de prune. C’était une bonne affaire, dont les bénéfices étaient convertis en pièces d’or, une obsession chez les Roms.  » C’est un réflexe qu’on a gardé depuis l’époque où on était esclaves, affirme Ninel. Celui qui avait suffisamment de pièces d’or pouvait payer le boyard pour acheter sa liberté. L’or est devenu une sorte de garantie pour notre liberté. « 
En hiver, la tribu de Ninel s’installait sur un terrain de Targu Jiu, ville située au centre du pays. La communauté était dirigée par le boulibacha, qui faisait aussi office de juge pour les affaires internes. Ninel se souvient encore de son grand-père, le boulibacha de Targu Jiu.  » C’était mon modèle, j’étais fasciné par sa manière de concilier les gens qui étaient en conflit « , dit-il.
Pendant la seconde guerre mondiale, le grand-père et sa famille avaient été déportés en Transnistrie, région située à l’époque à l’extrémité orientale de la Roumanie. Allié de l’Allemagne nazie, ce pays avait déporté aussi bien ses juifs que ses Roms. Sur les 25 000 Roms déportés, seulement 2 000 sont revenus après la guerre. La misère et la famine les avaient décimés.
Les Roms ont ensuite connu une courte période de paix, mais, à la fin des années 1970, le dictateur Nicolae Ceausescu décida de les sédentariser. Ceux qui ne pouvaient pas prouver qu’ils avaient un emploi dans une entreprise d’Etat étaient mis en prison.  » Mon père était systématiquement arrêté, se souvient Ninel. Pour être libéré, il devait donner à l’Etat les pièces en or de la famille. Peu à peu, l’Etat communiste nous a confisqué tout notre or. « 
En janvier 1990, quelques semaines après la chute du Conducator, Ninel et ses proches mobilisent des milliers de Roms et se rendent à Bucarest. But de l’opération : rencontrer le premier ministre de l’époque, Petre Roman, et lui demander de leur restituer l’or volé par l’Etat communiste. Le jeune chef du gouvernement les a reçus et a répondu à leur demande. Environ 4 000 familles roms se sont ainsi vu restituer près de 4 tonnes d’or.
La Roumanie sortait alors de l’économie planifiée et se lançait dans un capitalisme sauvage où tout était à réinventer. Les Roms étaient de loin les mieux à même d’adopter cette nouvelle philosophie.  » D’une part, en raison de nos origines, nous avions été habitués à une grande mobilité, explique Ninel. D’autre part, nous avions un capital. Avec l’or que ma famille a récupéré, j’ai obtenu un prêt de la banque et démarré mon affaire. « 
Des centaines d’entreprises obsolètes héritées du régime communiste avaient été fermées. Des Roms les ont achetées, puis démolies pour fondre la ferraille et la vendre comme matière première.  » Nous avons exporté des centaines de milliers de tonnes de ferraille, ajoute Ninel. D’abord en Europe, puis en Chine.  » Une véritable fortune, qui lui a permis de construire à Targu Jiu une maison de 2 000 mètres carrés.
Le quartier Meteor compte actuellement quelques centaines de palais bâtis par ces Roms entrepreneurs sur un terrain nationalisé par le régime communiste et abandonné après la chute du régime. Mais en 1997, les anciens propriétaires récupèrent leurs parcelles en justice et obligent l’Etat à démolir les palais de Meteor. Ninel et les siens se mobilisent et créent le  » Cem Romengo « , le premier  » Etat rom  » dans le monde. Un  » gouvernement  » est mis en place, et Ninel est nommé ministre de l’industrie et de l’économie. Face à cette initiative, l’Etat roumain a fait marche arrière et abandonné l’idée de démolir leurs demeures.
 » Depuis tout petit, je disais à mon père qu’il fallait créer notre pays « , lance Ninel. Encouragé par cette victoire, il monte un syndicat patronal des Roms et crée une chaîne de télévision à l’intention de la communauté.

anina portica affiche

En 2009, à la surprise générale, Ninel Potirca, âgé de 42 ans, pose sa candidature à la présidence roumaine. Surnommé l' » Obama de Meteor « , il n’obtient que 22 000 voix mais se déclare très satisfait.  » Je savais que je n’avais aucune chance d’être élu, dit-il. Mais je voulais donner l’exemple aux 2 millions de Roms de Roumanie. «  Au second tour, il reporte ses voix vers l’actuel chef de l’Etat de centre droit, Traian Basescu. Une décision qui lui a coûté cher, car la ville de Targu Jiu est contrôlée par les opposants socialistes (ex-communistes) du président.  » A cause de cela, je suis harcelé par des procès à n’en plus finir, accusé injustement « , se plaint-il.
En décembre 2012, il est condamné par le tribunal de Targu Jiu à trois ans et demi de prison pour évasion fiscale, décision qu’il conteste en justice. Le procès est déplacé à Craiova, située dans le sud-ouest de la Roumanie. Le 11 mars, lors de l’audience, la juge, Antoaneta Popescu, l’insulte en pleine séance publique, le met dehors et menace son avocate.
 » Tout cela se passe dans un Etat membre de l’Union européenne qui prétend vouloir intégrer la minorité rom, ajoute, amer, Ninel Potirca. Ma conclusion, c’est que les Roms n’ont aucune chance en Roumanie, et c’est pour cette raison qu’ils partent en Europe de l’Ouest. Que faire ? Peut-être créer un vrai Etat rom quelque part en Europe. C’est notre dernière chance pour nous faire entendre. « 
Mirel Bran,  Bucarest correspondant
Ninel Potirca a obtenu 22 000 voix au premier tour de l’élection présidentielle roumaine de 2009.
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