Le bio peut-il nourrir la planète?

Site du magazine CLES – avril 2013 – Philippe Desbrosses & Hervé Guyomard – Extraits

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Le bio bannit les produits chimiques, mais c’est aussi une approche globale de l’agriculture, locale et équitable. L’avenir n’est peut-être pas au tout bio, mais à moins de gaspillage. Cultivée en intensif, la terre s’épuise. Comment tous nous nourrir alors que nous serons bientôt neuf milliards? Le bio peut-il répondre à nos besoins? Est-il vraiment meilleur pour la santé et plus goûteux? Deux spécialistes nourrissent notre réflexion.
Le boom du bio
3,1 % des terres agricoles en France étaient cultivés en bio en 2010, soit 55 % de plus qu’en 2008. Selon les estimations pour 2011, ce boom se poursuit, bien que la France reste la lanterne rouge de l’Europe, loin derrière l’Autriche (19,4 % des surfaces cultivables), la Suède (14,2 %), l’Estonie (10,4 %), la République tchèque (9,3 %)…
Au niveau planétaire, ce chiffre n’est que de 1 %, mais très inégalement réparti : les plus grandes surfaces bio du monde se trouvent en Océanie, en Argentine, aux Etats-Unis, en Chine et au Brésil.
Avec 3,38 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2010 (+ 211% par rapport à 2005), le bio représente 2 % du marché alimentaire français. Un tiers environ doit être importé.
Sources : ministère de l’Agriculture, Insee, International Federation of Organic Agriculture Movements.

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Comment définir le bio?
Hervé Guyomard : Entre les deux extrêmes que sont un système dit intensif usant abondamment d’engrais minéraux et de traitements chimiques, et une agriculture biologique qui s’interdit ces substances, il existe un continuum : différents types d’agriculture raisonnée qui cherchent à en minimiser l’emploi. L’agriculture biologique, elle, recourt systématiquement à des méthodes alternatives, par exemple le désherbage mécanique ou la lutte biologique via l’introduction d’ennemis naturels des ravageurs des cultures.
Philippe Desbrosses : Il existe une confusion dans la définition de « produit bio ». Celui-ci est incontestablement cultivé selon un cahier des charges qui exclut les intrants chimiques. Mais cette appellation implique aussi une approche globale de l’agriculture. Pour moi, un raisin qui vient du Chili ne peut pas être bio, même s’il a été cultivé selon le cahier des charges. Réalise-t-on son coût en CO2 et ses conséquences sur l’effet de serre ? Sait-on que, parfois, des mercenaires ont produit ce bio destiné à l’exportation au détriment de leurs propres populations ? Le bio implique une réimplantation des agricultures locales ou vivrières : c’est à cette condition que notre avenir alimentaire sera sécurisé. 
Est-il meilleur pour la santé?
Philippe Desbrosses : C’est une question de bon sens : si le bio est meilleur pour l’environnement, il est, logiquement, meilleur pour la santé de ceux qui y vivent. Les études épidémiologiques montrent que les carences des sols se répercutent sur les plantes et les animaux. Des études ont prouvé qu’il y a jusqu’à plus de 25 % de micronutriments dans les produits bio, et que le lait des vaches qui pâturent sur les alpages est bien plus riche en oméga 3 et en flaveurs. L’autre jour, j’ai commandé un sandwich au poulet dans le TGV. J’ai conservé l’étiquette, invraisemblable avec 20 additifs ! Avec ce type de nourriture, l’empoisonnement n’est pas brutal, mais la répétition ne peut pas être sans conséquences. On voit bien l’épidémie de cancers à l’heure actuelle…
Produire bio coûte-t-il plus cher?
Philippe Desbrosses : Il n’y a pas de raison qu’il coûte plus cher, si ce n’est l’injustice des aides et des subventions publiques : 12 milliards d’euros distribués à 15 ou 20% des acteurs de l’agriculture intensive, et pas nécessairement à ceux qui en ont le plus besoin. Le fait qu’il y ait davantage de main-d’œuvre n’explique pas le différentiel, d’autant que le prix des ressources fossiles, en particulier du pétrole, se répercute sur l’agriculture intensive. Des rendements moindres en Europe impliquent des coûts plus élevés (il faut plus de terres pour produire les mêmes quantités). Outre cette différence de productivité à l’hectare, le prix plus élevé du bio s’explique aussi par le fait qu’il demande davantage de main-d’œuvre et par des circuits de commercialisation encore modestes bien qu’en progression.
Par ailleurs, on prétend que les faibles rendements du bio en augmentent les prix. En décembre 2010, Olivier de Schutter, rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, publiait un rapport fracassant. S’appuyant sur 286 études réalisées par l’université d’Essex, sur 37 millions d’hectares bio dans le monde, il a affirmé que ce mode d’agriculture permettrait, en dix ans, de doubler la production de nourriture. Je confirme que c’est possible : à Madagascar, de petits riziculteurs ont quintuplé leurs récoltes, sans engrais, pesticides ou semences améliorées, et avec 100 fois moins d’eau et 10 fois moins de semences. Ils ont simplement découvert que le riz n’est pas une plante aquatique : privé d’eau au stade du tallage, il produit bien plus de tiges ! Au Cambodge, 100 000 rizi­cul­teurs travaillent selon cette technique, soutenue par le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) comme l’une des voies de la lutte contre la pauvreté.
Plus de bio, moins de viande?

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Hervé Guyomard : Le développement de l’agriculture biologique n’implique pas une suppression de la viande. Certes, réduire les consommations excessives de produits carnés peut être bénéfique pour la santé. Mais les productions animales présentent aussi des avantages. Les ruminants broutent sur des espaces dont certains ne peuvent pas être mis en culture, et leurs déjections sont des fertilisants organiques de valeur. Sur le milliard de personnes qui souffrent de la faim, 75 % sont des paysans sans terres. Les animaux sont un élément essentiel de leur patrimoine et de sécurisation de leurs revenus. Enfin, n’oublions pas que les produits animaux sont une source de protéines de grande qualité.
Le bio a-t-il plus de goût?
Philippe Desbrosses : Mes anciennes variétés de tomates éblouissent les papilles ! Donneraient-elles le même résultat en intensif ? Je ne le crois pas. Même chose pour mes poules rustiques aux pattes vertes et aux œufs succulents. Les produits naturels sont incontestablement plus savoureux, ils contiennent moins d’eau, ils ont donc davantage de goût. On dit souvent que notre alimentation a moins de goût qu’hier.
Quelles agricultures pour demain?
Hervé Guyomard : L’agriculture doit évoluer en étant à la fois productive, compétitive, respectueuse de l’environnement, économe en eau et en énergies fossiles. Des ruptures sont nécessaires. Dans cinquante ans, serons-nous au tout bio ? Je pense plutôt que coexisteront différents systèmes agricoles et alimentaires adaptés à une diversité de situations, aussi bien en termes de conditions de production que de demandes des consommateurs. On pourra nourrir 9 milliards d’individus en 2050 en agissant sur un ensemble de leviers : en réduisant la consommation excessive dans les pays développés, en ne généralisant pas ce mode de consommation à toute la planète, en diminuant les gaspillages (sur quatre yaourts achetés, un Britannique n’en mange que trois !), en augmentant la production et en limitant les pertes à la sortie du champ dans les pays en développement.
Philippe Desbrosses : L’extravagance du modèle actuel ne peut pas se perpétuer. En France, avant la Seconde Guerre mondiale, 34 % des actifs étaient agriculteurs ; ils ne sont plus que 4 %. Il ne s’agit pas de tous redevenir paysans, mais on ne pourra pas préserver l’environnement si nous ne revenons pas plus nombreux au chevet de la terre pour la sauver et l’entretenir, et pour produire de la nourriture. Les gens reviendront à l’agriculture quand ils auront faim, et il me semble indispensable de parvenir, dans un premier temps, à 10 % d’agriculteurs pour devenir autosuffisants, cesser d’être vulnérables à une pénurie alimentaire probable.

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