« Opération Offshore Leaks » – Plongée au coeur des  » juridictions à palmiers  » : une lumière crue sur un système d’évasion fiscale mondiale

LE MONDE | 04.04.2013 Par Anne Michel

« Offshore Leaks » : comment « Le Monde » a enquêté sur le scandale des paradis fiscaux.

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 Le siège de la banque Stanford aux  îles Vierges ( Philippe Durand)
Dans l’avion de Paris à Madrid, ce 28 janvier 2013, difficile de me concentrer sur les dernières pages de mon roman. L’Affaire Harry Québert attendra pour livrer sa vérité.
C’est une autre enquête qui me conduit dans la capitale espagnole et m’occupe l’esprit. Une liste de 130 Français détenteurs de sociétés offshore a été extraite par le consortium d’investigation américain ICIJ, à partir de fichiers secrets, parmi des milliers de noms, des riches particuliers et de puissantes holdings financières, Européens, Américains, Russes ou Asiatiques, dissimulés derrière des prête-noms.
Elle est parvenue au Monde voilà quelques semaines, par l’intermédiaire de mon confrère Serge Michel, sur une messagerie chiffrée. Un comité restreint a été mis en place pour enquêter sur ce qui a aussitôt été appelé « l’opération Offshore Leaks« .

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La liste française n’a laissé filtrer que peu de noms de personnalités connues. Le voyage à Madrid doit permettre d’en savoir plus. ICIJ, qui a une correspondante en Espagne, est prêt à nous ouvrir ses précieux fichiers. Une mine d’informations confidentielles livrées par d’anciens salariés de deux entreprises de services financiers offshore, Portcullis TrustNet et Commonwealth Trust Limited, sur des centaines de milliers de sociétés créées à la fin des années 1990 et au long des années 2000 dans les paradis fiscaux.
Jamais les Etats et les administrations fiscales n’accèdent à de telles données. Seules leur parviennent des bribes d’information. Des indices de détention de comptes non déclarés à l’étranger, qui, souvent, butent sur le secret bancaire…
LISTINGS D’ICIJ DÉTONANTS
Je vérifie l’adresse griffonnée sur mon carnet : une petite place du bario del Pilar, au nord-est de la ville, un rendez-vous entouré de ce qu’il faut de mystère. Et surtout, la clé USB « d’au moins 32 gigabits », m’a-t-on précisé, qui me permettra de rapporter à Paris les fameux fichiers.
Les listings d’ICIJ sont détonants par leur ampleur : ils représentent une masse de données informatiques brutes de 260 gigabits. C’est 162 fois plus que les documents rendus publics par WikiLeaks. Ils fourmillent de renseignements précis, souvent codés, sur l’identité des administrateurs et les actionnaires de ces sociétés établies dans les îles Vierges britanniques, aux Caïmans, aux îles Cook, aux Samoa, à Singapour, dont l’existence à l’abri de ces juridictions opaques aurait dû rester secrète, loin des yeux des régulateurs et des autorités fiscales. Une porte entrouverte sur le monde des centres financiers offshore.
Les recherches, cependant, s’annoncent difficiles et l’ICIJ n’a cessé de le répéter aux médias associés à l' »ICIJ Offshore Project », du Washington Post à l’Asahi Shimbun, en passant par la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), le Guardian à Londres, le Premium Times au Nigeria, La Nación en Argentine ou Le Matin Dimanche en Suisse.
Là où WikiLeaks donnait à voir des câbles d’ambassade, des conversations par mail, bref des documents explicites et immédiatement exploitables, les fichiers d’ICIJ exigent d’être décodés, comparés, mélangés, analysés. Des heures de plongée informatique avant de pouvoir commencer la véritable enquête journalistique : les recherches sur les entreprises et les personnes, puis les appels téléphoniques et les rendez-vous… La confrontation des faits à leur vérité.
Mar Cabra, la correspondante d’ICIJ à Madrid, m’accueille avec un large sourire. Elle a pour mission d’aider les journalistes européens à naviguer dans les fichiers. C’est, dit-elle d’emblée, une coopération internationale inédite. Rompue à ce « data-journalism » qui promet de révolutionner le métier, elle donne le ton des trois jours que nous allons passer ensemble : l’interprétation des données est complexe, il faudra travailler sans relâche, tard dans la nuit. C’est ce que nous ferons, avec, pour tenir le coup, une théière toujours pleine.
Devant nous, deux écrans allumés en permanence. Nous passons de l’un à l’autre pour sélectionner les données qui nous intéressent puis les sauvegarder. Depuis quinze mois, au prix d’un travail intense, ICIJ a recensé les sociétés offshore, pays par pays. D’où cette liste de 130 Français.
Baptisée OMET (de l’anglais offshore main entity tables, liste des principales entités offshore), la base de données pour laquelle chaque média obtient un code sécurisé ouvre l’accès à des milliers de tableaux Excel, de documents Word, de PDF, certains explicites, d’autres abscons : des mails échangés entre les sociétés Portcullis TrustNet et Commonwealth Trust Limited et des avocats, suisses, américains ou des banques ; la correspondance privée d’avocats avec leurs clients ; des certificats d’enregistrement de sociétés ; des transferts d’actions ; des pièces d’identité.
Une jungle qu’il faudra explorer patiemment. Jusqu’à trouver la pièce probante, qui permettra d’identifier les propriétaires réels des sociétés ou de reconstruire l’architecture que l’on cherchait à cacher.
De retour à Paris, les véritables investigations commencent. Des heures en apnée. Un nom ou un code dans la base de données en donne un autre, puis un autre, puis un autre… Des recherches sans fin. C’est un voyage virtuel de Paris à Genève, de Genève à Singapour, de Singapour aux îles Vierges, un jeu de saute-mouton international qui doit se jouer des pièges posés par les experts de la haute finance et nous conduit jusqu’au coeur des « juridictions à palmiers », comme les surnomment les experts. Les moments de découragement ne manquent pas. L’opacité n’est pas aisée à combattre.
Des interrogations surviennent aussi. Sur le sens à donner aux résultats de nos investigations. Sans connaissance précise des flux d’argent qui ont transité par ces sociétés offshore, et ont pu échapper à l’impôt, impossible de tracer la ligne rouge entre optimisation fiscale et fraude.
Et, jusqu’où aller dans la révélation des noms ? Le gros entrepreneur régional qui cache ses plus-values aux Caïmans vaut-il autant que le responsable politique à qui la charge confère un devoir d’exemplarité ? Que disent nos recherches du visage de l’évasion fiscale de la société et du rapport à l’impôt ?
Puis arrive, sur le Forum d’échanges créé pour le projet, un message d’un journaliste étranger, François Pilet ou Titus Plattner en Suisse, Harry Karanikas en Grèce, Ivan Ruiz en Argentine, qui rouvre un dossier dans l’impasse, lui donne un sens politique nouveau.
Surtout, il y a ICIJ et ses équipes, à Madrid et à Washington, mobilisées à plein sur le dossier, qui, à travers leurs messages d’encouragement, rappellent finalement l’essentiel. Que la lutte contre l’opacité financière, qui offre l’anonymat aux fraudeurs, et se retrouve mise en cause dans toutes les crises financières, fait partie des grands combats démocratiques.
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Le Monde | 05.04.2013
.Offshore Leaks : Comment des banques françaises aident leurs clients à pratiquer l’évasion fiscale

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Petit rappel  :Blog   Samedi 18 avril 2009

G20 : paradis fiscaux, évasion fiscale et un expert : Sarkozy

Le grand carnaval du G20 vient de se terminer avec son lot de promesses, main sur le coeur, sur le thème du « plus jamais cela », « on va réformer le capitalisme » ou encore « nous allons faire le ménage et les sanctions vont tomber ».
Ce catalogue de voeux pieux est bien loin du sommet qualifié par Nicolas Sarkozy « historique ». Certes, pour la première fois, le G20 met en cause les paradis fiscaux dans le déclanchement de la crise financière. Ces centres financiers offshore permettent aux acteurs de la finance de développer en toute liberté des activités à haut risque et souvent délictueuses.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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