Juste un mot, par Didier Pourquery

Les gens

Scène de TGV : deux  » cadresses  » commerciales dynamiques bourrées d’électronique, debout dans le couloir alors que le train arrive en gare. Et moi au milieu. Celle derrière moi dit à l’autre en pouffant :  » Avec ma grosse valise, je gêne les gens. « 
didier pourquery Fac » Les gens « , en l’occurrence, c’est moi. Moi tout seul. Les gens.
Soudain me tombe dessus cette impression de me fondre dans le générique, le nombre indéterminé, le collectif indistinct… Le moi n’existe plus, le sujet se dissout, restent des  » gens « , réduits à leur plus simple expression : un individu anonyme coincé entre deux grosses valises et deux harpies bioniques. Ma pomme. Je suis  » les gens « . Je les représente. Et je n’aime pas ça du tout.
Nous avons tous connu cette sensation, dans un wagon par exemple ou dans une salle d’attente, lorsqu’une mégère beugle à son insupportable rejeton qui vous hurle dans l’oreille et marche sur votre manteau :  » Kevin, arrêteeuu, tu embêtes les gens ! «  Ce regret, à ce moment-là, de ne pas être en nombre, justement, de ne pas être plein de  » gens « , pour massacrer Kevin et sa daronne malpolie…
Voilà. Jusqu’ici cette formule –  » les gens  » – avait cette allure-là, mauvaise réputation de grossièreté pure et simple. Vaguement méprisante : braves gens, mes gens, etc.
Et puis c’est un drôle de mot,  » gens « , pluriel, à la fois masculin (des gens intéressants) et féminin (bonnes gens, vieilles gens). Sans parler des expressions toutes faites sur les gens qui sont méchants, celui qui n’aime pas les bêtes n’aime pas les gens, les gens exagèrent, les gens ont quand même de l’argent, les gens en ont marre, les gens sont sans gêne, les gens n’en peuvent plus, les gens sont extraordinaires, qu’est-ce qu’ils croient, etc.
Les gens, c’est les autres, tous les autres, ceux qui nous entourent en foule et dont on sent bien qu’ils sont à la fois comme nous et quand même très différents puisqu’en les désignant ainsi on peut les juger sans se gêner. Et encore plus quand ce sont des gens du voyage, n’est-ce pas ?
Tout a changé depuis une dizaine d’années grâce aux jeunes internautes. Eux emploient l’expression  » les gens  » en souriant, ou du moins au second degré.  » Salut les gens ! «  est omniprésent sur les plates-formes de discussion du Web, surtout celles des ados, avec ses variantes :  » Eh oh les gens ! «  ou  » Hey, les gens ! « . Les réseaux sociaux favorisent ce type de glissement. On s’adresse à une foule (on l’espère) d’inconnus sympathisants ou partageant les mêmes centres d’intérêt ; il arrive aussi, reconnaissons-le, que l’adresse aux  » gens  » soit agressive ou agacée, en cas de trolls.
Les jeunes ne peuvent plus dire salut les amis ou les copains – hyper ringards jusqu’à la prochaine mode -, alors ils disent salut les gens. C’est ironique. Le générique et le collectif sont acceptables car atténués par la connivence. Sur un forum, on lance  » Hey les gens, vous êtes là ? « , et ils arrivent ; de plus ou moins bonne humeur, mais dûment affublés de leur pseudo. Car, tout de même, il ne faut pas exagérer, si, sur le Net, l’indistinct devient aimable, l’anonymat reste de rigueur.
Le Monde 31/03-01/04/2013© Le Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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