Investigations – Réseaux de la finance de l’ombre « Offshore Leaks » : pas question de livrer les fichiers

LE MONDE | 10.04.2013 Éditorial

« Offshore Leaks » : « Le Monde » ne livrera pas les fichiers

 Au sixième jour des révélations faites par plusieurs médias internationaux, dont Le Monde, à propos de l’univers opaque, et souvent illicite, des zones offshore et de l’usage immodéré qui en est fait à travers le monde, un ministre de la République a demandé à « la presse  » de livrer les données qui ont nourri son enquête.
Bernard Cazeneuve, ministre du budget, a lancé cette injonction, mardi 9 avril, devant l’Assemblée nationale : « Je veux demander à la presse qui dit détenir des éléments et des fichiers de bien vouloir les communiquer à la justice de manière à ce que celle-ci puisse faire son travail. »

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Le propos n’a été ni nuancé ni corrigé par d’autres autorités de l’Etat. On peut donc en déduire qu’il exprime la position du gouvernement : le problème, c’est « la presse ». Ou plus exactement Le Monde, seul journal français à avoir eu accès à la masse de 2,5 millions de documents dits « OffshoreLeaks » qui ont été recueillis par un consortium international de journalistes d’investigation et ont permis une plongée sans précédent dans les réseaux de la finance de l’ombre.
« La presse « , donc, deviendrait suspecte d’entrave à la justice si elle ne coopère pas ? Cette approche est pour le moins surprenante. Elle inverse les termes du débat et fait penser irrésistiblement au proverbe chinois selon lequel quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt… Si l’on suit cette logique, les élus de la nation et l’opinion n’auraient plus qu’à s’en prendre à « la presse  » si, d’aventure, toutes les conséquences n’étaient pas tirées de l’enchaînement de révélations qui ont considérablement assombri le climat politique en France.
C’est faire peu de cas de quelques règles fondamentales. Celle, d’abord, du secret des sources des journalistes. Ce principe, rappelons-le, est protégé en France par la loi. De son côté, la Cour européenne des droits de l’homme en fait la « pierre angulaire de la liberté de la presse ». Remettre à la justice les documents qui fondent notre enquête reviendrait à exposer le cheminement de ces données et pourrait conduire à l’identification de nos sources.
Les règles, ensuite, de la charte des journalistes qui encadrent notre profession : le journaliste ne doit en aucun cas confondre son rôle avec celui du policier ou du justicier. Le Monde, en enquêtant, n’est engagé ni dans une entreprise de délation ni dans un travail d’auxiliaire de l’inspection fiscale ou d’autres autorités, judiciaires ou policières, recherchant la trace d’acrobatiques placements d’argent à l’étranger.
A chacun son rôle. A la justice d’établir les responsabilités là où la loi a pu être enfreinte. Aux gouvernants et législateurs de prendre des mesures pour prévenir les abus. A la presse d’éclairer le citoyen, avec bonne mesure.
Protection des sources, protection de la mission d’information, sobre et rigoureuse, qui est la nôtre : pour ces deux raisons, Le Monde rejette fermement – comme l’ont fait les autres médias travaillant sur « OffshoreLeaks » – toute demande, qu’elle soit judiciaire ou gouvernementale, de transmission de données. Le contraire serait attentatoire à la liberté même d’exercer notre métier, en démocratie.
Éditorial du « Monde »

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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