Le safari des paradis fiscaux de Bernard Tapie …

Nouvel Obs 14/04/2013 Par Thierry Philippon

 Bernard Tapie : ses grosses affaires dans les paradis fiscaux

 INFO OBS. Comptes à l’étranger, villas, yacht, jet : l’homme d’affaires, dont la fortune s’élève à près de 400 millions d’euros, jongle avec des sociétés… qui ne paient pas d’impôts.
« Quand on est citoyen d’un pays, il faut savoir vivre les côtés agréables, mais aussi accepter ceux qui le sont moins. » Bernard Tapie s’était permis, à l’automne dernier, de gratifier d’une leçon de morale Bernard Arnault, le patron de LVMH, qui souhaitait obtenir la nationalité belge. « Je n’arrive pas à le croire. Il ne devrait pas faire cela », avait-il lancé, en prenant un air horrifié [Bernard Arnault a annoncé mercredi qu’il renonçait à demander la nationalité belge, NDLR]. Tapie distribuant des brevets de vertu !
Stupéfiant, car l’homme d’affaires a créé un écheveau de sociétés à l’étranger : il éparpille sa fortune entre Bruxelles, Londres et Luxembourg. Sans oublier Malte, l’île de Man et des chèques tirés sur son compte à la Société générale à Monaco. Un véritable safari des paradis fiscaux
Ses entreprises n’ont pas payé d’impôts
Il est menacé par la justice qui cherche à faire la lumière sur l’arbitrage controversé de l’affaire Adidas, en juillet 2008 ? Tapie entoure son magot d’un voile de plus en plus opaque. En attendant, l’ex-patron de l’OM multiplie les dépenses somptuaires (yacht, villas, jet privé…) à travers des entités étrangères, tout en donnant des leçons de morale à peu de frais.
Nous avons consulté les comptes de ses sociétés enregistrées à Paris, Londres et Bruxelles. Verdict : malgré la manne qu’il a reçue, ses entreprises n’ont pas payé d’impôts en 2009, 2010 et 2011 (dernière année où les comptes sont publics) ! Une pièce de plus dans un des plus gros scandales financiers de la Ve République.
A combien s’élève cette fortune que l’ancien ministre de la Ville stocke dans ses sociétés offshore, à l’abri des regards ? Difficile de s’y retrouver dans les évaluations différentes qu’il délivre au fil des entretiens avec la presse. Leur point commun ? Minorer son patrimoine et faire croire à l’opinion publique qu’une fois ses dettes payées il lui reste moins d’argent que ne le disent les médias. Dernier chiffrage en date : il assure dans « l’Express », début mars, qu’il ne « reste que 77 millions d’euros environ dans sa société Groupe Bernard Tapie (GBT) ». Les 403 millions auraient donc fondu à ce point ?
Opération discrète
Pour obtenir une estimation plus fidèle de son patrimoine, nous avons repris une évaluation incontestable… la sienne. Elle n’est pas issue d’une de ses déclarations tonitruantes mais d’une opération discrète effectuée par sa femme Dominique. Celle-ci détenait une action de GBT, le groupe de Tapie, dont il possède toutes les autres. Le 20 avril 2011, elle l’a vendue 5.000 euros. Comme le capital de cette société est constitué de 61.000 actions, cela signifie que l’ancien patron de l’OM en estime la valeur à 61.000 × 5.000 euros = 305 millions d’euros.
L’acheteur est une obscure société anglaise, Themepark Properties, dont le siège se situe dans la banlieue de Londres. Un faux nez dont le directeur est… Bernard Tapie lui-même, selon les statuts de cette société, que nous avons consultés. Encore ce montant de 305 millions d’euros ne tient-il pas compte de son hôtel particulier, rue des Saints-Pères, à Saint-Germain-des-Prés, estimé à 30 millions d’euros au moins. Ni des 45 millions d’euros d’indemnité pour préjudice moral qu’il a touchés avec sa femme, dans le cadre de l’arbitrage.
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Et pas davantage d’une superbe maison à Combs-la-Ville, en Seine-et-Marne, détenue elle aussi par Themepark Properties. Si l’on se fie à sa propre évaluation, l’homme d’affaires serait donc à la tête d’une fortune de près de 400 millions d’euros. On est très loin des déclarations de Christine Lagarde, qui avait affirmé, en 2008, qu’à l’issue de l’arbitrage et après règlement de ses dettes il « ne resterait que 30 millions à Tapie ».
Mauvais payeur
Cette villa de Combs-la-Ville, avec piscine, court de tennis et terrain de quatre hectares, a été autrefois la résidence d’Helena Rubinstein. Elle s’est retrouvée au coeur d’une des procédures judiciaires les plus baroques de Bernard Tapie. La maison est achetée en 1999 par Themepark. La famille de l’ex-ministre la loue et vient y passer ses week-ends. Le loyer est fixé à 5.030 euros par mois. Tapie, alors en procédure de liquidation, assure que cette villa ne lui appartient pas mais est détenue par « une filiale d’un fonds de pension des chemins de fer britanniques ».
Mauvais payeur, il n’acquitte pas les loyers. En mars 2004, la société anglaise intente un procès et menace de l’expulser. L’homme d’affaires est finalement condamné en appel, en juin 2005, à payer 252.248,40 euros, selon le jugement que nous nous sommes procuré. Une très grosse somme et pourtant, surprise : Themepark n’en demandera jamais le règlement. Ces prétendus « chemins de fer » anglais sont bien complaisants à son égard : ils paient les taxes foncières, les frais d’entretien, sans percevoir de loyers. Et quand enfin ils gagnent au tribunal, ils n’encaissent pas ce qui leur revient.
atapie caricatUn incroyable tour de passe-passe ? Tapie n’est-il alors qu’un locataire récalcitrant ? En tout cas, depuis janvier 2010, c’est bien lui le patron de Themepark. Cette société est domiciliée à Purley, dans la banlieue sud de Londres, dans un immeuble, Palmerston House, qui abrite plusieurs entreprises de la famille et, notamment, celles de son fils dans le poker. Avec son père, Laurent Tapie souhaite organiser en mai prochain, dans le stade de Wembley, un tournoi de poker réunissant plusieurs milliers de joueurs.
Yacht immatriculé sur l’île de Man
Autre adresse de convenance : une boîte postale à Douglas, capitale de l’île de Man, où son yacht est immatriculé. C’est dans ce paradis fiscal, un îlot situé entre l’Irlande et la Grande-Bretagne, que se trouve la société Boadicea LTD, l’ancien nom de son bateau, rebaptisé « Reborn » (« Renaissance ») lors de son rachat en 2010. »Les nouveaux riches veulent tous un yacht, mais ils doivent attendre deux ou trois ans avant d’être livrés, nous avait-il expliqué, il y a quelques mois. Pour patienter, ils louent un bateau et sont prêts à payer très cher. »

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Le yacht de Bernard Tapie, le « Reborn », immatriculé dans l’île de Man (Sylvestre/MAXPPP).
La société Charterworld, chargée de le commercialiser, propose ce yacht de 76 mètres, avec un équipage de 25 personnes, au prix de 495 000 euros par semaine en basse saison et 550 000 euros en juillet et août, hors dépenses diverses (fioul, nourriture… ). « C’est une activité qui marche très bien et qui est très rémunératrice », a assuré Tapie au journal « la Provence ». Il n’a pas précisé que les locations ne risquaient pas d’être taxées, puisqu’il n’y a pas d’impôt sur les sociétés à Man.
Patrimoine à Bruxelles, jet à Malte
Les îles Britanniques n’abritent qu’une petite partie de sa fortune. C’est à Bruxelles que Tapie a transféré l’essentiel de son patrimoine, en créant une holding belge appelée également Groupe Bernard Tapie, comme l’avait révélé « Charlie Hebdo ». Pourquoi la Belgique ? Parce qu’il n’y a pas de droits de succession, un atout pour Tapie, âgé de 70 ans, qui n’a pas commencé à transmettre son patrimoine à ses enfants. Certes, le taux de l’impôt sur les bénéfices s’élève à 34%, mais le fisc belge ne touche rien : malgré son patrimoine important, la holding affiche une petite perte de 0,5 million d’euros en 2011.
Pas d’impôt non plus pour sa filiale bruxelloise Aircraft Management Service, en déficit de 1,3 million. C’est cette société qui est propriétaire de son jet, un Bombardier Global Express pouvant accueillir 19 personnes. Cet appareil, évalué à 17 millions d’euros dans ses comptes, est immatriculé à Malte.
Villas de luxe à Saint-Tropez et Neuilly
Autre destination : le Luxembourg. Tapie y possède une société : South Real Estate Investment. Celle-ci a acquis l’an dernier une des plus belles propriétés de Saint-Tropez : une villa de 500 mètres carrés entourée d’un immense terrain boisé sur une colline, avec piscine et vue sur la mer. Le prix, non confirmé, de 47 millions d’euros a circulé. Le nom de Tapie n’apparaît pas dans les documents officiels de South Real Estate, créée en septembre 2011. Celle-ci est logée chez des consultants au 1, rue de Nassau, à Luxembourg. Mais on en retrouve la trace dans les comptes de sa holding belge GBT. Elle y est identifiée par ses initiales SREI. Un faux nez de plus.
Dernière opération immobilière : à Neuilly-sur-Seine, dans le quartier le plus cher, près du bois de Boulogne, les Tapie viennent d’acheter l’ancien hôtel particulier de Lindsay Owen-Jones, ex-patron de L’Oréal. Une maison de 23 pièces avec piscine, plusieurs ascenseurs intérieurs et 2.000 mètres carrés de terrain. Cette fois, c’est la femme de Tapie qui l’a payée avec sa part des 45 millions d’indemnité pour préjudice moral que le tribunal arbitral avait attribués au couple.
« J’enverrai un droit de réponse. D’ailleurs, je t’emm… »
L’argent obtenu lors de l’arbitrage lui a ainsi permis de collectionner les villas de luxe, de s’acheter un yacht et un jet, tous les signes extérieurs de richesse des milliardaires. Oubliées, ses promesses passées : pour se donner une image de bienfaiteur qui ferait profiter les Français de sa fortune, l’homme d’affaires s’était engagé à en utiliser une partie pour relancer des écoles de formation, des projets pilotes dans les quartiers. Mais de pilote, il connaît surtout celui de son jet ; quant aux quartiers, ils évoquent plutôt le quartier-maître de son yacht. Comme le dit si bien Bernard Tapie : « Quand on est citoyen d’un pays, il faut savoir vivre les moments agréables… »
P. -S. Nous avons évidemment pris contact avec Bernard Tapie afin de confronter nos informations. « A quoi cela sert que je réponde aux questions ? De toute façon, tu es de mauvaise foi. Je préfère te laisser écrire ton article, et puis j’enverrai un droit de réponse. D’ailleurs, je t’emm… » Clic. Fin de la conversation.

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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