Allemagne de l’Est – Expropriées à partir de septembre 1945, des dizaines de familles ont reconquis leurs domaines, dans les régions rurales de l’ancienne RDA.

La libre be.  03/04/2013  Claire-Lise Buis, correspondante en Allemagne

aallemagne estL’aristocratie de l’Allemagne de l’Est retrouve ses terres

Les nobles de l’est de l’Allemagne, expropriés par les Soviétiques après la Seconde Guerre mondiale, retrouvent peu à peu leurs domaines. Mais les anciens « junkers » ont changé de priorités. Et d’image dans la société.
La durée exceptionnelle de l’hiver, dans cette campagne du Havelland, au nord-ouest de Berlin, n’endommagera pas les poiriers. « Tant qu’il ne regèle pas après la floraison, pas de problème » , explique Friedrich-Carl von Ribbeck en recevant dans le salon de sa demeure tranquille. L’ancienne distillerie, juste derrière le jardin, sert désormais à la fabrication de vinaigre.

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Von Ribbeck n’est pas seulement le propriétaire des poires les plus célèbres d’Allemagne le poème de Theodor Fontane sur le vieux Ribbeck distribuant des fruits aux enfants est connu de tous les écoliers -, il fait partie de ces nobles ayant retrouvé leurs terres après la réunification. Expropriées à partir de septembre 1945 par les autorités soviétiques, des dizaines de familles ont reconquis leurs domaines ces vingt dernières années, dans les régions rurales de l’ancienne RDA. L’administration soviétique avait chassé tous les propriétaires de plus de 100 hectares, soit 14 000 fermes et châteaux. Deux tiers des 3 millions d’hectares confisqués ont été redistribués à des paysans ou des personnes déplacées; le reste, transformé en écoles, mairies et centres culturels est resté jusqu’en 1990 dans les mains de l’Etat.
Un Etat qui « ne rend pas facilement ce qu’il a pris » , soupire von Ribbeck en racontant la longue épopée juridique de son retour aux pays pour, comme il dit, « obéir à l’ordre des ancêtres » . Si l’Allemagne réunifiée privilégie la restitution sur le dédommagement pour annuler les réformes foncières de la RDA, les confiscations de la période précédente font l’objet de mesures particulières : seules les victimes du régime nazi peuvent prétendre récupérer leurs biens. Les expropriés de l’occupation soviétique doivent racheter leurs domaines s’ils veulent retourner dans le Brandebourg, la Saxe, la Thuringe ou le Mecklembourg.
« On a prétendu que Gorbatchev avait posé cette condition en 1990, lors des traités entre les anciens alliés. Même la cour constitutionnelle a défendu cette version. Mais lui-même a démenti ensuite ! », précise von Ribbeck. Le septuagénaire a tenté des années de prouver que son grand-père, disparu dans un camp de concentration, avait perdu ses biens avant même l’arrivée de l’armée rouge. Rien n’y a fait : en 1999, von Ribbeck, qui a déjà pris ses quartiers dans l’ancienne écurie, abandonne l’idée de récupérer le château de la famille, qui le nargue des fenêtres de sa cuisine. « C’est un gouffre financier » , dit-il aujourd’hui, soulagé de s’être finalement contenté des poiriers et de quelques hectares sur les 1 600 que comptait à l’origine le domaine.
 Des années de tracasseries
Comme von Ribbeck, beaucoup d’anciens membres de la noblesse prussienne ont derrière eux des années d’endettement, de travaux de rénovation et de tracasseries juridiques ou administratives. « La perte de richesse et les efforts qui ont suivi pour revenir donnent une identité particulière aux nobles de l’Est » , explique Martina Schellhorn, commissaire d’une exposition présentée à Potsdam et consacrée au retour de l’aristocratie dans le Brandebourg. On y voit la photo des von der Marwitz qui, dès l’automne 1990, quittent la Bavière et louent un camping-car pour s’installer à Friedersdorf. Ou celle des von Holtzendorff, qui abandonnent leur métier d’enseignants pour retaper la bâtisse de Wilsickow et y fonder un centre d’accueil pour enfants en difficulté. Sans oublier le comte et la comtesse Hahn von Burgsdorff, qui réaménagent l’étonnant château de Blankensee, où vivent aujourd’hui trois générations.
Alors que Friedrich-Carl von Ribbeck semble surtout préoccupé par la mémoire des anciens, d’autres se découvrent une âme de pionniers. Ils retrouvent des demeures délabrées, dans des contrées très peu peuplées où l’agriculture et le tourisme sont souvent les uniques sources de revenu. Hans-Georg von der Marwitz, diplôme d’agriculture en poche, embauche une dizaine d’employés pour faire fonctionner son exploitation. Elu en 2009 au Bundestag, il passe aujourd’hui pour un entrepreneur engagé, tout comme le comte et la comtesse von Lynar, dont la propriété de Lübbenau a été transformée en un hôtel fréquenté.

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Pour Martina Schellhorn, il est d’ores et déjà possible de dresser le bilan. « Certains ont abandonné en chemin, ceux qui ont réussi se sentent une responsabilité particulière vis-à-vis de leur région. » Friedrich-Carl von Ribbeck sait qu’avec ses quelques bouteilles de vinaigre de poire, il ne bouleversera pas le fonctionnement de l’économie locale. Mais son désir de s’intégrer est le même que celui de Daisy von Arnim, « la comtesse des pommes » , qui a ouvert une cidrerie sur son domaine de Boitzenburg. Engagée dans l’agriculture bio, la rénovation des églises ou l’hôtellerie, l’ancienne noblesse prussienne s’est peu à peu débarrassée de son image de caste militariste et ultraconservatrice pour ressembler à un réseau de managers modernes.
Le temps des slogans de la RDA, qui proclamait « la terre des junkers aux paysans ! » n’est pourtant pas si loin. Dans les villages, il a fallu des années pour que les habitants baissent la garde vis-à-vis de riches propriétaires, accusés au mieux de vouloir prendre leur revanche sur le dos des petits paysans. « Nous n’avons jamais eu l’ambition de récupérer les terres distribuées à des personnes privées » , raconte von Ribbeck comme pour se justifier. Le descendant du généreux vieillard décrit par le poète Fontane se souvient de certaines rancœurs, au début des années 90, mais aussi de sa réconciliation avec une voisine. « Elle a fini par frapper à ma porte pour me convaincre de signer une pétition » , ironise-t-il.
 Héritage idéologique
D’après Martina Schellhorn, la force de l’héritage idéologique se remarque moins dans les villages où l’aristocratie est revenue que chez les populations urbaines qui n’ont aucun contact avec elle. « Les habitants de l’ancienne RDA ont dû abandonner tellement de principes qu’ils tiennent encore fermement à ceux qui leur paraissent moralement justifiables. L’expropriation des riches en est un. » Et la commissaire de décrire les réactions véhémentes de certains visiteurs de l’exposition, dont le livre d’or témoigne : « On ne va quand même pas les plaindre ! » , lit-on dans un commentaire.
L’image de la noblesse s’est pourtant sensiblement améliorée depuis que la ministre des Affaires sociales du SPD, Regine Hildebrandt, avait lancé un tonitruant : « Tant pis pour eux ! Pourquoi sont-ils revenus ? » , au moment des débats sur la restitution.
Les récents déboires du baron Karl-Theodor von Guttenberg, ancienne star du gouvernement d’Angela Merkel, accusé de plagiat, n’ont pas inversé la tendance : la fascination pour le sang bleu est redevenue politiquement correcte en Allemagne. Car si une très petite minorité de résistants à Hitler se recrutait dans l’aristocratie, les nobles ont longtemps été suspectés d’avoir précipité la chute de la République de Weimar. Leur loyalisme démocratique n’est plus en doute aujourd’hui. « On en parle de manière plus ouverte depuis 1989 » , explique Michael Hartmann, sociologue à l’université de Darmstadt. D’après ce spécialiste des élites, l’aristocratie, qui représente 1,2 % de la population, n’occuperait cependant que 1,5 % des positions de pouvoir les plus importantes dans les domaines de l’économie, la politique ou la société. « Le seul secteur où ils restent influents est celui de la diplomatie » , ajoute le sociologue.

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Dans l’Est, les nobles sont bien moins riches que leurs cousins de Bavière, des grandes maisons de Hanovre, de Hesse ou de Thurn und Taxis. Le mariage du dernier des Hohenzollern, le prince Georg-Friedrich de Prusse, avait cependant été diffusé en direct par la chaîne publique de télévision berlinoise l’année dernière. Contrairement au prince Alexandre de Saxe, qui a récemment déclaré depuis le Mexique que les Allemands de l’Est avaient encore « beaucoup à apprendre en termes d’étiquettes » , le jeune Georg-Friedrich passe pour un garçon poli et consciencieux. « Un homme honnête » , dirait von Ribbeck. Dans sa maison cossue sans être luxueuse, il insiste sur les valeurs morales que l’aristocratie doit défendre aujourd’hui. « Il ne s’agit pas de croire que nous sommes meilleurs que d’autres par la naissance, dit le septuagénaire, mais de nous conduire honorablement. »
Son fils, qui vit à Munich, a rompu avec la tradition familiale qui consistait à donner le nom d’Hans-Georg à sa progéniture. « Comme homéopathe, il a plus de clients en ville » , explique Friedrich-Carl. Le septuagénaire espère néanmoins que ses efforts pour retrouver les terres de ses ancêtres ne seront pas vains pour les générations suivantes. Si certains anciens propriétaires ont bel et bien retrouvé leurs terres, la relève n’est pas assurée. La noblesse est confrontée, comme d’autres catégories sociales dans ces régions au tissu économique fragile, à l’exode des jeunes. L’occasion de s’entraider pour défendre des intérêts communs ? Des associations comme « le cercle brandebourgeois » ont peu à peu espacé leurs activités, une fois les espoirs de restitution enterrés. Dans les campagnes de l’Est, il reste encore de nombreuses demeures abandonnées.

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