Cambodge : le pays où les terres disparaissent

Charlie Hebdo – 24 avril 2013 – Patrick Chesnet
Embarqué dans une politique de développement économique et urbain à outrance, le Cambodge connait aujourd’hui une vague d’accaparement des terres sans précédent, lourde de conséquences pour les populations locales. Où va-t-on bien pouvoir mettre la prochaine génération ?
Si la question paraît saugrenue, surtout si on la pose à l’échelle d’un pays, elle est pourtant bien d’actualité au Cambodge. Un rapport publié mi-février par l’Ahoc, ONG locale de défense des droits de l’homme, constatait en effet que, fin 2012, quelque « 2,66 millions d’hectares de terres » avaient été distribuées à des intérêts privés dans le cadre de concessions foncières économiques. Soit « près de la moitié des terres arables du pays« . Les surfaces agricoles ne sont pas les seules à disparaître. Des parcs nationaux, des réserves naturelles, pourtant protégés par la loi, subissent le même sort. et les forêts rétrécissent à vue d’œil.

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C’est le résultat d’une politique de développement lancée par le gouvernement khmer dans les années 1990 et qui, avec la loi sur les concessions financières économiques votée en 201 (laquelle offre des baux qui peuvent s’étendre pendant 99 ans), s’est transformée en une véritable chasse à la terre à travers tout le pays. Chasse dont les principaux bénéficiaires, corruption généralisée oblige, sont les proches du régime. Membres du parlement, du parti au pouvoir ou de l’armée, leurs familles et leurs comparses, le plus souvent des grands groupes immobiliers, agro-industriels, miniers ou forestiers chinois. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ces nouveaux propriétaires ne s’embarrassent pas de formalités pour récupérer leurs biens. N’hésitant pas à faire appel à des hommes de main ou, mieux encore, à louer les services de l’armée pour chasser d’éventuels occupants.
Génocide à combustion lente
imagesCA7PA8KRRésultat :  dans un pays où plus des deux tiers de la population vit encore en zone rurale et reste dépendante de l’agriculture pour sa survie, de plus en plus de Cambodgiens se retrouvent aujourd’hui dépossédés de leurs terres. Contraints à l’exode rural ou à se transformer en ouvriers journaliers pour ceux-là même qui les ont chassés de chez eux. Une main d’œuvre bon marché et peu qualifiée que le gouvernement n’hésite pas par ailleurs à exporter vers les pays voisins. Le petit peuple des villes, notamment celui de la capitale, Phnom Penh, n’est guère mieux loti. Soumis à un prix du mètre carré qui a explosé au cours de ces dernières années, il fait face à la pression de groupes immobiliers ou d’un État qui, au nom du « développement urbain », rasent des quartiers entiers. Et se voit redirigé, de manière souvent brutale,  vers des terrains éloignés des centres-villes et sans aucune infrastructure. Terrains qui, soit dit en passant, ont été bien souvent réquisitionnés par la force. Bref, on expulse des paysans pour caser ceux qui ont été virés des villes.
Quant à ceux qui osent demander justice, ils doivent s’attendre à tout. Et surtout à rien. « Les autorités privilégient les intérêts économiques plutôt que la reconnaissance des droits légitimes de la population« , admet la très officielle Autorité nationale sur la résolution des problèmes fonciers. Ce déni avoué de justice n’est hélas pas la seule réponse apportée. « Harcèlements, intimidations, diffamations, arrestations, meurtres… Les violences à l’encontre des représentants des communautés, des militants pour le droit à la Terre, des membres des ONG, ne cessent d’augmenter » dénoncent les défenseurs des droits de l’homme, qui ont recensé, pour la seule année 2012, plus de deux cent arrestations et plusieurs assassinats liés à ces questions ou revendications foncières.
Hun Sen in 5-star general 03 (DAP, Khem Sovannara)
Le régime violent et autoritaire du premier ministre cambodgien Hun Sen, au pouvoir depuis plus de vingt ans, a donné lieu à d’innombrables meurtres et autres graves exactions.
« Du temps des khmers rouges, les choses étaient simples : ils vous tuaient d’une balle dans la tête ou d’un coup de machette« , rappelle Tep Vanny. Une jeune femme devenue la figure de proue de la lutte contre les expulsions forcées à Phnom Penh et qui fut condamnée, en mai 2012, à deux ans et demi de prison ferme pour « occupation illégale des terrains publics » et « violences à l’encontre de fonctionnaires de l’État », avant d’être relâchée, au bout de cinq semaines, sous la pression internationale. « Aujourd’hui, le gouvernement de Hun Sen, lui-même ancien Khmer rouge, utilise la corruption et la privatisation des terres pour tuer le peuple. A petit feu. » Moins voyant qu’un génocide, mais tout aussi efficace.

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