Les riches sont-ils méchants ?

Magazine CLES – Newsletter d’avril 2013 – Marie Marvier
Exil fiscal, caprices de stars, traders fous… Les riches ont mauvaise réputation. Mais ont-ils vraiment un lingot à la place du coeur? L’éthique et la morale sont-elles solubles dans les millions? Enquête.

riches

Au pays des nantis, Serge appartient à la catégorie « généreux ». Chef d’une entreprise florissante, il fait des dons réguliers à la recherche. Des dons importants qu’il effectue anonymement. Encore récemment, il a versé 300 000 euros pour financer une étude sur le baclofène, un nouveau médicament contre l’alcoolisme, alors que ni lui ni ses proches ne sont touchés par une quelconque addiction. « C’est un devoir moral, estime-t-il, et cela pourrait sauver des millions de gens. » Serge est-il pour autant un « riche » parfait ? Non. Sa fortune, c’est en jouant en Bourse qu’il l’a assise, avant de quitter la France pour s’exiler dans un paradis fiscal. « Ces investissements pour le collectif sont une façon de racheter mon égoïsme », reconnaît-il volontiers.
dessin_depardieu russe« Je n’aime pas les riches », lançait François Hollande en 2006, en guise d’argument électoral. Car c’est un fait : en France, les riches ont mauvaise réputation. Déjà, en 1793, le curé révolutionnaire Jacques Roux tenait un discours au titre sans équivoque : « Les riches, c’est-à-dire les méchants ». De nos jours, l’actualité donne quotidiennement du grain à moudre à l’opinion : caprices des stars, parachutes dorés des grands patrons… Le « Casse-toi, pauvre riche », lancé à Bernard Arnault par « Libération » quand a couru la rumeur de son départ pour la Belgique, a plus choqué par la forme que par le fond, et l’on a observé le même tollé contre Gérard Depardieu, le dernier de nos exilés fiscaux. Respecté ou honni selon les périodes de l’histoire, le possédant ne laisse jamais indifférent. Et en temps de crise, le peuple se retourne contre lui. Ajoutez à cela un salaire moyen français de 1 605 euros mensuels (Insee 2012) face à l’accroissement exponentiel des grosses rémunérations (+ 26 % en dix ans pour les 250 000 émoluments les plus gras, et + 51 % pour le très élitiste cercle des 2 500 plus belles fiches de paie *).
En octobre dernier, un sondage Ifop pour Prêt d’Union révélait que 81 % des Français jugent le comportement des riches « non exemplaire », et que 78 % estiment qu’être riche « est mal perçu ». Question de culture. Dans l’Hexagone, questionner quelqu’un sur ses revenus tient de l’obscénité. Chez les Anglo-Saxons, le sujet s’aborde au contraire très facilement dès les premières minutes d’une rencontre. « Dans notre pays, posséder une fortune revient à être, au mieux égoïste, au pire malhonnête et sans scrupules », constate le sociologue des médias François-Bernard Huyghe, coauteur avec Ludovic François de « Contre-pouvoirs, de la société d’autorité à la démocratie d’influence » (Ellipses, 2009). Mais toutes les fortunes ne sont pas appréhendées de la même façon : « Il y a l’argent que l’on comprend et celui que l’on ne comprend pas, poursuit le sociologue. Les footballeurs et les acteurs, c’est simple : ils ont un talent, ils le vendent. Les patrons du CAC 40, personne ne sait vraiment ce qu’ils font. On voit seulement qu’ils touchent des dividendes toujours plus gros. » Sans compter que ni les artistes ni les sportifs ne pèsent sur le destin de milliers de travailleurs : on pardonnera plus facilement ses frasques à Franck Ribéry que la délocalisation de chaînes de montage Renault au Maroc à Carlos Ghosn.
L’argent a une histoire
Alors, la « méchanceté » des riches, mythe ou réalité ? En effet, quoi de commun, à part les millions, entre l’héritier d’une vieille dynastie, le patron d’une multinationale ou encore le gagnant de l’Euro Millions ? Certains n’ont de cesse de multiplier leur fortune, d’autres la montrent ou la dissimulent, et quand les uns réalisent ostensiblement tous leurs caprices, les autres offrent les mêmes sommes folles aux œuvres humanitaires. Pour le psychanalyste Jean-Pierre Winter, « transmis, gagné, usurpé, l’argent a toujours une histoire. La façon dont on s’en sert est dépendante de cette histoire ».
untitledMais dans ce petit milieu que le journaliste Robert Frank surnomme « le Richistan », il y a aussi ceux dont la seule ambition revient à faire grossir une fortune jamais suffisante. Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, auteure de « La Psychanalyse et l’argent » (Odile Jacob, 1993), « courir après l’argent témoigne d’une angoisse narcissique. Ceux-là recherchent souvent une sécurité intérieure ; or, bien sûr, ils ne la trouveront pas ainsi. Une fois riches, ils s’emploieront surtout à s’imposer, ou à en imposer. Cette nécessité impérieuse de colmater des failles peut conduire à des comportements manipulateurs. Il s’agit d’un besoin de possession ; possession des biens ou des gens ».
Des chercheurs de l’université de Saint-Gall (Suisse) ont comparé les comportements des traders à une étude sur des psychopathes hospitalisés dans des établissements hautement sécurisés. Résultat, les premiers se révéleraient plus dangereux et manipulateurs que les seconds. Leur seul but : écraser l’adversaire, au mépris de toute réflexion et sans la moindre empathie, comme en témoigne ce commentaire cynique de l’un d’entre eux sur la BBC : « La récession, c’est une opportunité pour nous. Je vais au lit tous les soirs en rêvant d’une nouvelle récession. » Une autre étude, canadienne, parue en mars 2012, affirme que le ratio de psychopathes serait de 1 % dans la population générale contre 10 % chez les financiers !
La fulgurance d’une fortune peut faire basculer le meilleur d’entre nous dans un monde sans repères. « Ceux à qui les millions tombent dessus sans qu’ils y soient préparés n’ont aucune idée de la réalité des sommes qu’ils possèdent, remarque le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Pour eux, 100 millions ou trois milliards, ce n’est pas très différent. Cela explique en partie les comportements excessifs ou arrogants : à la manière des enfants, ils cherchent jusqu’où ils peuvent aller. » Comme Samy Naceri, Nicolas Anelka, Pete Doherty… Mais au-delà des bad boys, sur le terrain de l’honnêteté, anciens et nouveaux riches se retrouvent à égalité. Qu’il soit hérité ou soudain, l’argent donne souvent un sentiment d’impunité. Et c’est un fait, nous ne sommes pas égaux face à la loi : corruption, trafics d’influence, conflits d’intérêts, abus de biens sociaux, fausses factures… pour quelques huiles prises la main dans le sac, combien continuent leurs petites (et grosses) affaires, entre comptes off-shore et manipulations diverses ? Un bon réseau politique et un compte en banque bien garni permettent de faire face aux conséquences : après des années de fraude et la découverte de ses dix comptes cachés, Liliane Bettencourt n’a été condamnée « qu’à » 108 millions d’euros de redressement fiscal pour un délit pourtant passible de prison – une peccadille, comparés aux 17 milliards qu’elle possède (selon « Challenges »).
Chauffards et tricheurs
imagesCA46001EExit la peur du gendarme, respecter ou transgresser la loi devient une affaire de seule éthique personnelle. Là aussi, de récentes études des universités de Berkeley (Etats-Unis) et Toronto (Canada) présentent des résultats édifiants : les riches seraient moins respectueux du code de la route (à une intersection, les voitures les plus chères grillent quatre fois plus de priorités), tricheraient plus au jeu, s’approprieraient des choses qui ne leur sont pas destinées et certains considéreraient l’avidité comme une valeur. Entre autres expériences, les participants à un jeu de dés virtuel restituaient eux-mêmes leurs résultats, le gagnant devant recevoir un prix. Ils ignoraient que les scores étaient identiques pour tous. Plus les « cobayes » appartenaient à une classe favorisée, plus ils gonflaient leur résultat. Conclusion des chercheurs en psychologie sociale : « Plus sécurisés matériellement, les riches ont moins besoin de liens sociaux pour assurer leur survie. Ils sont donc plus individualistes et privilégient leur propre bien-être, y compris au détriment de celui d’autrui. » Un risque qui guette d’ailleurs tout détenteur de pouvoir, fortune ou pas.
Ce qui différencie les « nouveaux » des « anciens » riches, ce n’est donc pas le fond, mais la forme. Un vernis apparent, poli par le temps. Cette « classe supérieure » se doit de l’être en tout. Culture générale, études, pratique des arts, savoir-vivre, maintien et soins du corps, il faut tenir son rang.
fayard-lediteur-radin-france-L-1Les riches pourraient se réclamer de la même devise que les Jeux olympiques : plus vite, plus haut, plus fort. Quand on a tout, reste une seule motivation : avoir plus que son voisin. Plus de pouvoir, plus de luxe, plus de générosité… Pour les anthropologues, l’homme étale ses richesses comme le pigeon gonfle ses plumes : afin de paraître plus fort que ses congénères. Dans les hautes sphères, la surenchère est partout, même dans les donations. Nombreuses sont les grandes fortunes qui créent une fondation à leur nom ou font apposer leur patronyme sur une salle de musée contre un gros chèque. Aux Etats-Unis, plus de 75 000 familles fortunées ou grandes entreprises ont associé leur nom à des associations philanthropiques et rivalisent dans la communication autour des sommes lâchées. Hélas ! la France est à la traîne. Malgré la loi Aillagon de 2003 sur la défiscalisation des dons, la plus incitative du monde, on estime que l’humanitaire et le mécénat pèsent environ 0,2 % du PIB français, soit dix fois moins qu’outre-Atlantique. Pourtant tout le monde y gagnerait, les démunis et l’ego du donateur.
Alors comment faire la part des choses entre intérêts partagés et acte gratuit ? Pourquoi toujours soupçonner les riches d’intentions cachées ? Parce que les tendances comportementales les plus universelles chez les humains – affirmation de soi, protection du clan, instinct de conservation… – ont des conséquences bien plus importantes chez eux. Par sa dimension, une bonne action devient un bienfait pour l’humanité. A contrario, quand des grands patrons assouvissent leur besoin dominateur, ce sont des entreprises qui meurent, des fortunes qui se créent, d’autres qui s’effondrent et des milliers de familles sur le carreau.
Mais il convient aussi de rappeler que, à elles seules, les dix familles les plus riches de France représentent 700 000 emplois et que, si l’on considère les 500 plus grosses fortunes professionnelles, on parle alors de millions d’emplois créés. Ces fortunes représentent 14 % du PIB de la France, soit 272 milliards d’euros. « Redistribuer cette somme aux 8,2 millions de pauvres recensés par l’Insee en 2010 équivaudrait à donner à chacun d’eux environ 33 000 euros, écrivent Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste, et Nicolas Lecaussin, directeur du développement de l’Institut de recherches économiques et fiscales (Iref), dans leur ouvrage “A quoi servent les riches” (JC Lattès, 2012). C’est une jolie somme, mais elle n’est pas suffisante pour vivre toute une vie. Vaut-elle un emploi ? »
jpg_foot-argentLe vrai problème, c’est lorsque l’argent devient virtuel, qu’il ne provient plus du travail. Pour le couple de sociologues Monique et Michel Pinçon, auteurs de « L’Argent sans foi ni loi » (Textuel, 2012), quand les fortunes se déconnectent du réel, la morale n’existe plus : « Les droits financiers gagnent alors sur les droits sociaux. Il ne faut jamais oublier que ce qu’on nomme “les marchés”, ce sont des êtres humains qui ont fait de la spéculation financière et de l’enrichissement à tout prix l’unique sens de leur vie. » Comme le rappelle Louis XIV, dans ses « Mémoires pour l’instruction du dauphin » : « Quand on peut tout ce que l’on veut, il n’est pas aisé de ne vouloir que ce que l’on doit. »
* Selon une étude de l’économiste Camille Landais sur l’ensemble des revenus de 1998 à 2008.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Social, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.