La Santé communautaire pour tous, ça existe

Siné Mensuel N°20 mai 2013 – Jean-Jacques Rue
Sans titreUne fois rappelé (pour ceux qui ont du mal à suivre), que la santé communautaire n’est pas la santé du communautarisme mais la santé produite par des « gens » vivant dans un lieu, que ce lieu existe en tant que tel, par son histoire, son urbanisme, pour nous à l’ACSBE, c’est la quartier Franc-Moisin/Bel-Air. Elle est, cette santé, co-produite par des acteurs différents et confirme de toute évidence que la santé n’est pas de la seule compétence des soignants mais de tout un chacun, dès lors que par son action militante ou tout simplement d’habitant, il permet d’améliorer la santé des citoyens. Et les actions ne manquent pas.
Didier Ménard – Médecin généraliste / Président de l’ACSBE, la Place Santé.
En pleine cité du Franc-Moisin, en banlieue parisienne, Place Santé est une expérience de soins originale qui prend en compte les difficultés sociales des patients.
C’est un cabinet médical pas comme les autres. Il se niche derrière des palissades de chantier au Franc-Moisin, une cité de Saint-Denis qui cumule tous les préjugés sur sur la Seine-Saint-Denis. depuis les années 70, quand il n’y avait là qu’un immense bidonville, le quartier a été largement rénové. Dès qu’on entre à Place Santé, centre de santé communautaire, on ne se sent pas franchement chez le toubib. Déjà, aux murs, les portraits d’Olympe de Gouges (femme de lettres guillotinée en 1793), de Rosa Parks (figure emblématique de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis) ou d’Ellen Johnson Sirleaf, la présidente du Libéria et prix Nobel de la Paix en 2011, donnent le ton. Histoire de rappeler aux machos qu’on entre en territoire antisexiste.
100_5369Sur la table, on ne trouvera ni Paris Match, ni Elle, mais le Courrier International ou Causette. Il est neuf heures et déjà se pressent papas avec enfants enrhumés, mammas, vieux rastas, jeunes gens à casquette. ici on ne chuchote pas, comme dans toute bonne salle d’attente, l’ambiance est rigolarde. On se fait l’accolade entre médecins, médiateurs et usagers : le lundi matin est le jour du petit déjeuner ouvert à tous. Sandrine, membre de longue date du comité d’habitants arrive avec les croissants. Car Place Santé est bien plus qu’un dispensaire qui permet l’accès à la santé dans un département frappé par  le manque de praticiens. C’est une façon géniale de voir la santé de manière globale parce que les maladies se nourrissent du stress généré par la précarité, l’insécurité économique, du lâcher prise physique et mental face aux trop grandes difficultés, de la mauvaise nutrition liée au manque de moyens. Alors au dispensaire, les médecins ne captent pas seulement les déboires du corps. Ils sont aussi à l’écoute des peines du cœur qui finissent par détruire le corps et donnent des conseils extra-médicaux face à des situations familiales, professionnelles souvent extrêmes.
Mais au-delà de l’assistance médicale, le centre, c’est aussi les initiatives de ces formidables médiatrices qui font qu’on garde le sourire dans la salle d’attente. Si elles fournissent une assistance dans les démarches administratives pour des personnes qui maîtrisent souvent mal le français, elles assurent aussi avec les habitants-usagers-citoyens (dont l’implication est primordiale) des ateliers, comme le groupe cuisine qui est un moyen de lutter contre la malbouffe et un prétexte pour échanger sur des sujets délicats comme la violence conjugale, le sida, la sexualité… Wardiya le reconnait, Place santé a tout changé dans sa vie en brisant son isolement. Elle ne se cantonne plus aux seules fonctions de mère et d’épouse. Il y a aussi l’atelier Estime de soi, où des coiffeuses, des esthéticiennes ou de simples usagères échangent trucs de maquillage et relookage pour retrouver le plaisir de prendre du temps pour soi. Enfin, la physiothérapeute assure des massages à celles que le stress submerge.
Ici l’ambiance est rigolarde
100_5373Place Santé, à l’origine (il y a dix-neuf ans), une association de promotion de la santé, logée au deuxième étage d’un immeuble, est devenue depuis un an un centre ouvert à tous sous l’impulsion des habitants, de ses membres et notamment de son président, le truculent médecin motard Didier Ménard, et de sa codirectrice, la pétillante Hélène Zeitoun, au départ une habitante et militante d’Evry qui tenta, dans la ville de Manuel Valls, une expérience similaire avant de préférer émigrer à Saint-Denis. aujourd’hui, Sandrine en convient : elle même et les habitants n’avaient pas l’impression que leur expérience était exceptionnelle. Et puis une délégation d’une trentaine de Roubaisiens est venue pour tenter de reproduire l’expérience en terre ch’tie, et Sandrine s’est retrouvée invitée par par l’Institut Renaudot pour présenter Place Santé en Suisse devant 400 participants venus de toute l’Europe.
Et pourtant, ça marche !
En dehors des chouettes collègues de Case Santé à Toulouse, il n’y a point d’expériences similaires en France alors que l’inégalité face à la maladie s’accroît. Hélène le craint, l’avenir du centre n’est pas coulé dans le marbre, l’insécurité face aux financements est toujours de mise dans un département lourdement endetté. car si le revenu des médecins, tous salariés, est assuré par les remboursements de la sécurité Sociale (les patients bénéficiant du tiers-payant ne déboursent rien), le reste du financement dépend des contrats aidés, reconduits (ou pas) tous les trois ans, et de soutiens des collectivités territoriales via appel à projets. Et pourtant, ça marche !
Le site de Place Santé : http://acsbe.asso.fr/

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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