Témoignage – : Expatriée en Allemagne, cette jeune diplômée raconte sa douloureuse expérience du système allemand.

Rue  89 14/05/2013
  » C’est en réaction à des articles sur le chômage, les stages et la situation de l’emploi prétendument meilleure en Allemagne que cette jeune française a voulu témoigner sur son expérience du système allemand. « ll faudrait que l’Allemagne cesse d’être un modèle économique parce que le droit du travail est loin d’y être irréprochable », avance-t-elle. Mathilde Ramadier a choisi de signer ce texte de son nom, par engagement. Emilie Brouze « 
Mathilde Ramadier | scénariste de bande-dessinée

« Dans une start-up à Berlin, j’ai découvert le cynisme absolu »

 Stage non payé, pas de salaire minimum : expatriée en Allemagne, cette jeune diplômée raconte sa douloureuse expérience du système allemand.
J’ai 25 ans. Je vis à Berlin depuis la fin de mes études – un master en philosophie obtenu à l’ENS (Ecole normale supérieure) et l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), précédé d’une formation technique de trois ans en graphisme.
J’ai toujours su que je voulais écrire et travailler avec les images, même si j’ai remis en question mes choix des centaines de fois suite aux embûches rencontrées ces dernières années.
J’ai passé mes diplômes tout en accumulant petits boulots (hôtesse d’accueil, vendeuse de journaux, prof de maths, serveuse…) et expériences professionnelles, consciente de la chance d’avoir pu étudier six ans à Paris.
Aujourd’hui, je suis scénariste de bande-dessinée. Après l’obtention de mon master de philo, je me suis installée à Berlin. L’attraction qu’exerce cette ville est justifiée mais ce qui est navrant, c’est que personne ne dit ce qu’il s’y passe vraiment au niveau de l’emploi.
La sécurité sociale à ma charge
Septembre 2011. A Berlin, j’ai commencé par faire quelques heures dans un café. Taux horaire : 6 euros au black. Afin de réveiller mes souvenirs enfouis du lycée, je me suis inscrite à un cours d’allemand intensif, entourée de dizaines d’Espagnols, Italiens, Grecs et Brésiliens – pour la plupart sans travail… Je n’ai pas cherché à fuir la situation de l’emploi en France que je connaissais à peine, j’ai surtout abandonné l’idée de commencer un doctorat de philosophie.
Durant mes années de fac, à Normale Sup et à Paris VIII, tous mes professeurs m’ont pourtant encouragée à poursuivre la recherche. J’avais un sujet de thèse et un directeur prêt à m’encadrer. Mais me lancer dans trois années (minimum) de doctorat à Paris, sans avoir obtenu de bourse et tout en étant serveuse à plein temps, ou graphiste pour des gens qui-ne-paient-pas-les-graphistes, je n’ai pas voulu l’accepter.
La valse des candidatures en allemand commence. Spontanées pour la plupart. A ma grande surprise, j’obtiens une réponse positive à l’une d’entre elles en deux jours. Je suis conviée à un entretien vite expédié. Une grande et belle galerie d’art berlinoise, qui édite une revue de design et organise un festival annuel d’illustration, me propose un poste d’assistante et de graphiste en CDI, pour un salaire de 1 500 euros net, avec une période d’essai d’un mois. On me promet que j’aurai mes matinées libres pour mes cours d’allemand.
Je débute donc, enthousiaste et motivée, passant l’éponge sur le fait que je n’ai en réalité qu’un contrat de freelance d’un mois, pour la dite période d’essai, payée… 400 euros. Un contrat de freelance, cela signifie que l’employeur ne contribue pas aux charges sociales, et que la sécurité sociale revient donc à la charge du travailleur. Celle-ci coûte entre 150 et 600 euros par mois en Allemagne. Quand on est en bonne santé.
Je refuse. Ça déplaît
Dans cette galerie, je me retrouve en fait, pour 400 euros, de 9 heures à 19 heures, à mettre entre autres sur pieds un dossier colossal de plus de cent pages sur le projet de lancement d’un musée du design à Berlin. On me demande d’utiliser ma langue maternelle pour mentir et espionner des galeries concurrentes. Je refuse. Ça déplaît.
On me demande de ne plus aller à mes cours, que j’avais pourtant payés, pour venir faire des heures supplémentaires – appelons ça tout de suite du bénévolat. Je refuse. Ça déplaît.
Tous les autres membres de l’équipe sont stagiaires et se taisent, parce qu’ils sont tributaires d’une bourse pour le retour à l’emploi et qu’ils ne peuvent donc négocier quoi que ce soit. En Allemagne, les entreprises ne sont pas obligées de rémunérer un stage de six mois. Je n’ose rien dire non plus, par crainte de perdre mes misérables 400 euros. Et pour la satisfaction de se dire qu’on est allé jusqu’au bout.
Le contrat que j’ai signé stipule clairement que l’employeur n’est pas tenu de payer le travailleur indépendant, s’il juge subjectivement que le travail n’a pas été fait comme il le désirait. Je serre donc un peu plus les dents.
500 euros par mois pour une grande carrière
Lors de l’entretien de fin de période d’essai, mon séduisant directeur en costume Prada m’explique qu’ils veulent me garder, qu’ils sont très satisfaits de mon travail. Il fait même l’effort de me complimenter en français, mais pour mieux me dire que, malheureusement, ils ne vont pas pouvoir me payer 1 500 euros net comme convenu. Le mieux qu’ils puissent faire avec leur comptabilité, c’est 500. Mais qu’avec ça, une grande carrière s’ouvre à moi à Berlin.
Avec ça, j’ai l’honneur de travailler dans la culture, pour une des galeries les plus renommées de la ville, la chance d’avoir un travail là où d’autres n’en ont pas. Je lui réponds simplement que ce n’est pas acceptable d’accomplir de telles tâches dans ces conditions et pour cette rémunération. Il me demande froidement de préciser : « Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ? »
Je prends alors conscience qu’il n’y a pas de salaire minimum en Allemagne. Et que cela n’est pas prêt de s’arranger.
Tout en envoyant des dizaines de candidatures par semaine, je travaille ensuite quelques temps, toujours en freelance, dans un call-center, dans lequel les employés sont sur écoute permanente afin de vendre du matériel inutile à des photographes déjà surendettés.
En voyant que je ne pourrai pas décrocher de vrai contrat de travail – avec des droits et un salaire décent – je me lance à la recherche d’un stage rémunéré, dans un secteur qui au moins me passionnera et sera en phase avec mes convictions. Le huitième stage de ma vie. En tant que graphiste et agent pour un collectif d’artistes, je m’occupe d’organiser leurs portfolios, de leur trouver des expositions. Tout se passe à merveille. Alors que je débute mon activité de scénariste de bande-dessinée pour la France, je reprends mon souffle et retrouve un peu d’énergie.
Chercheur sur le marché de l’art : je postule
Mars 2013. Sur un site d’offres d’emploi allemand conçu pour les diplômés en histoire de l’art, je tombe sur une annonce qui retient mon attention. Chercheur sur le marché de l’art, pour une start-up basée à Berlin. Profil recherché : compétences rédactionnelles. Bac+5 dans le domaine de l’art ou des sciences humaines. Expériences professionnelles liées à Internet. Français, anglais et allemand courants. Je postule.
Dix minutes plus tard, je reçois un e-mail de l’un des deux CEO [directeur général]. Il m’invite à un entretien via Skype le lendemain. J’accepte, tout en précisant que j’habite Berlin et qu’on pourrait donc se rencontrer. Non, me dit-il, pas le temps, par Skype c’est plus rapide. Soit. Après tout, c’est comme le cul par webcam interposée, je n’ai encore jamais essayé. Je l’ajoute donc dans ma liste de contacts.
Je passe l’entretien et commence deux semaines plus tard. Le titre de mon poste : « Country manager France ». Ma mission : dresser un rapport détaillé en anglais sur tous les collectionneurs d’art contemporain en France. Leurs pratiques, leur collection, leur psychologie… Cette start-up envisage de lancer prochainement un site internet qui soit l’unique et donc la plus grosse base de données concernant les collectionneurs du monde entier. Le but étant de vendre les informations ainsi collectées aux galeristes, artistes, institutions culturelles, etc.
Mon salaire : 960 euros brut mensuel pour quatre jours par semaine.
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Je ne compte pas généraliser à partir de ma seule expérience. Mais il me semble qu’à mon âge, j’en ai vu assez pour me sentir triste, profondément atteinte, et affirmer que nous vivons une époque désenchantée.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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