Big Data : le nouveau Big Brother

Journal La Décroissance – mai 2013 – Cédric Biagini – Extraits du dossier
Dans un monde hyper-connecté, les échanges de données suivent une courbe exponentielle. Les Big Data (littéralement grosses données) deviennent un enjeu essentiels des administrateurs de l’existence : la gestion à grande vitesse de flux massifs d’informations pousse toujours plus loin la rationalisation du monde. Digne des récits de science-fiction les plus noirs, Big Data risque bien de supplanter Big Brother.
Dans le cadre du volet numérique des investissements d’avenir, sept projets de Bg Data recevront un soutien de 11,5 millions d’euros, ont annoncé début avril la cyberministre Fleur Pellerin et le grand redresseur productif Arnaud Montebourg. Ils souhaitent ainsi favoriser l »émergence d’une « filière française du traitement massif des données, par le développement de solutions innovantes et leur utilisation par des acteurs industriels variés« .
L’explosion des données
100_5394Concrètement, le Big Data recouvre des applications permettant de capter, chercher, stocker, analyser et visauliser des données de nature extrêmement diverses. La numérisation du monde entraîne une production de données en perpétuel accroissement (tweets, SMS, commentaires, posts, mails, numérisation de livres, géolocalisation par smartphone, recherches sur Google, échanges sur Facebook, mise en ligne de photos et de vidéos, navigation sur Internet, transactions bancaires, etc). Ce ne sont pas que les activités de notre santé et de notre métabolisme qui sont quantifiées et suivies de près, mais depuis longtemps nos manières de penser et de nous informer, rendues transparentes par l’analyse de nos comportements en ligne.

Mais de plus, nous sommes désormais loin d’être seuls du monde « réel » à émettre en continu des informations. En effet, les puces électroniques, dites RFID (Radio Fréquency Identification) envahissent tous les objets. Elles sont progressivement implantées dans les vêtements, les livres, sur les animaux, les arbres, etc. A l’horizon se profile l’Internet des objets, projet qui vise à étiqueter électroniquement l’ensemble des choses et des lieux du monde physique. La communication ira donc bien au-delà du rapport d’humain à humain ou d’humain à machine puisque capteurs, ordinateurs et appareils divers pourront échanger entre eux, des informations en continu. Tous nos gestes et activités, comme ceux de notre environnement seront connus, enregistrés, quantifiés, évalués alors que chaque donnée produite sera mise en relation avec une autre pour en créer une nouvelle, et ainsi se démultiplier, s’échanger, se combiner.
Anticiper les comportements
facebook-big-brotherC’est le second intérêt du BIg Data : augmenter les capacités à traiter les données et à prédire les comportements Comportements à venir. Globalement, tout utilisateur des réseaux numériques génère par son activité un nuage de données qui est exploité par le marketing en proposant des publicités ciblées. Ce profilage ne s’exerce pas seulement dans le marketing commercial, il vise aussi les électeurs comme l’a illustré la campagne de l’équipe Obama lors des élections présidentielles américaines de 2012. Cette connaissance de chacun d’entre nous à partir de son activité numérique est devenue si fine que des services de ressources humaines peuvent recourir à ces analyses prédictives pour recruter, anticiper le comportement d’un salarié, les risques d’un départ ou d’une démotivation.
Tout optimiser : la rationalisation du monde
Le Big Data constitue une étape supplémentaire dans cette tentative de tout voir et de tout prévoir afin de faire disparaître l’inconnu, l’incertain, le hasard, la friction, le désordre, la matérialité… tout ce qui pourrait nuire à l’efficacité, car « ce qui compte, c’est de créer un monde fonctionnel. Au nom de la fonctionnalité, valeur idéalisée, la machine remplace l’homme, imparfait, inconstant, fragile« . Les machines permettent de tout sécuriser et optimiser, de fluidifier les rapports sociaux, la circulation des marchandises, les flux de population et bien sûr l’information, érigée en valeur suprême. A mesure que se déploie l’arsenal numérique, disparaissent l’imprévisible, la surprise ou le mystère, en fait tout ce qui relève de l’humain et qui donne à la vie un sens. Dans ce monde administré par des algorithmes ou tout devient prédictible, le discours, l’émotion ou l’imagination n’ont plus aucune place.
100_5395Seules les données permettent de faire émerger de la connaissance et d’accéder au réel. La compréhension du monde, notamment par les sciences sociales, se trouve radicalement modifiées. Les manières d’appréhender la réalité et de constituer des savoirs en vigueur jusqu’à aujourd’hui, qui eux-mêmes influent sur cette réalité, sont marginalisés, relégués pour leur manque d’objectivité – les chiffres devenant la vérité, le lien direct vers la connaissance. L’intelligence des machines – celle qui compte et calcule -, a triomphé de celle des humains – celle qui raconte, ressent, augmente, dialogue, ironise. Les hommes se mettent à fonctionner comme leurs créatures. ils se transforment en simple émetteur-récepteur de données, guidés en permanence par des algorithmes censés leur facilité l’existence et leur faire gagner du temps pour qu’ils se consacrent à l’essentiel (quoi ?) – le développement prochain des assistants personnels sur smartphone… Comme l’écrivait, avec un temps d’avance, le philosophe Günther Anders, hommes et machines sont désormais des « vivants qui vivent d’une même vie« . 
L’humain numériquement assisté
Dans son livre L’Humanité augmentée (L’échappée, 2013), Eric Sadin, qui alternes ouvrages littéraires et lhumanite_augmenteethéoriques, explique comment les machines nous marginalisent en prenant de plus en plus de décisions à notre place. Une véritable administration numérique du monde s’installe… 160 pages | 12 x 18,5 cm / 12 euros | isbn 978-29158307-5-0

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Démocratie, Internet, Médias, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.