Juge Gentil, – Affaire Bettencourt : un juge à abattre / jeter le discrédit sur l’enquête des juges de Bordeaux. Décryptage.

Marianne Jeudi 30 Mai 2013
Reposons ici la question : qui a enquêté sur la vie privée du juge Gentil au point d’aller chercher les noms de ses témoins de mariage ? Des méthodes qui rappellent, là encore, celle qui avait consisté à fouiller les appels téléphoniques et les sms de la juge Isabelle Prévost-Prévost et de trois journalistes du Monde…

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Pour découvrir que le médecin qui a réalisé l’expertise sur l’état de santé de Liliane Bettencourt avait été le témoin de mariage du juge Gentil, il a bien fallu que certains enquêtent sur la vie privée du juge. Qui a mené cette enquête ? Avec quels moyens ? Dans quel but ?
Avant de quitter le bureau du juge Jean-Michel Gentil qui venait de le mettre en examen pour abus de faiblesse dans l’affaire Bettencourt, Nicolas Sarkozy avait lancé, bravache, cette phrase lourde de sens au magistrat : « Ce n’est pas terminé ». Des propos alors ressentis comme menaçants par le magistrat.
Or, qu’apprend-on aujourd’hui ? Selon Le Parisien, le juge Gentil serait lié personnellement à l’un des médecins ayant expertisé l’état de santé de Liliane Bettencourt le 7 juin 2011 à son domicile. Une expertise qui fait remonter la vulnérabilité de l’héritière L’Oréal à septembre 2006 et qui fonde, donc, la plupart des mises en examen pour abus de faiblesse dans ce dossier – dont celle de Nicolas Sarkozy. Cette proximité entre le juge et ce médecin serait de nature à mettre en doute l’impartialité du magistrat instructeur, donc à le discréditer, lui et son enquête.
Un mot sur les faits, avant de tenter de les décrypter. Ce médecin s’appelle Sophie Gromb ; elle est chef du service de médecine légale du CHU de Bordeaux, reconnue pour ses compétences par l’ensemble de ses collègues. Seulement voilà, elle aurait été le témoin de mariage du juge Gentil avec la procureure Isabelle Raynaud, le 30 juin 2007 à Mérignac (Gironde), ce qui pourrait mettre en cause la partialité de l’expertise.
 Et ce, même si ce médecin a réalisé cette expertise avec le concours et sous le contrôle de quatre autres médecins (deux neurologues, un psychologue et un oto-rhino-laryngologiste) pour le compte des trois magistrats – et non un seul – qui instruisent l’affaire Bettencourt à Bordeaux.
Et même si elle est inscrite sur la liste nationale des experts près de la cour de cassation et qu’elle a donc procédé, en tant que spécialiste de la médecine légale du vivant, à de très nombreuses expertises que nul n’a songé à remettre en cause. Voilà pour les faits.
 Une question s’impose, pourtant, et elle relève du simple bon sens : pour découvrir que le médecin qui a réalisé l’expertise sur l’état de santé de Liliane Bettencourt avait été le témoin de mariage du juge Gentil, il a bien fallu que certains enquêtent sur la vie privée du juge. Qui a mené cette enquête ? Avec quels moyens ? Dans quel but ?
Celui-ci a le mérite d’être clair : jeter le discrédit sur l’enquête des juges de Bordeaux. Il suffit d’entendre les avocats des personnalités mises en examen. « Une bombe », estime Me Pierre Haïk, l’avocat de Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt. « Si ces faits sont avérés, ce serait d’une extrême gravité », juge le défenseur de Nicolas Sarkozy, Me Thierry Herzog. « Si c’est vrai, cela jette un doute sur l’impartialité de l’expert et, par conséquent, sur la validité de toute l’expertise médicale ».
Tous ces avocats – et c’est leur job – sont d’ailleurs déjà en train d’étudier les diverses possibilités qui s’offrent à eux : déposer une requête en suspicion légitime contre le juge Gentil auprès du premier président de la cour d’appel ; saisir le procureur général d’une demande de dessaisissement du magistrat ou, plus simplement, demander à la chambre de l’instruction d’annuler l’expertise sur laquelle se fondent la plupart des mises en examen…
Toutefois, ce nouveau rebondissement n’est pas sans rappeler la campagne de dénigrement systématique lancée, dès l’été 2010, contre la juge de Nanterre Isabelle Prévost-Desprez. Une campagne réussie, puisqu’au terme d’une procédure plus que contestable, celle-ci avait finalement été dessaisie du dossier Bettencourt. L’affaire avait alors été dépaysée à Bordeaux. Aujourd’hui, c’est le juge de Bordeaux qu’on tente d’abattre, du moins symboliquement.
Dès l’instant où Nicolas Sarkozy a été mis en examen, ce dernier, son avocat, ses amis politiques, ont déclaré la guerre au juge Gentil. Une guerre où tous les moyens sont permis.
On n’a d’abord laissé entendre dans la presse que le simple fait que le juge soit marié à une procureure pouvait jeter la suspicion sur l’indépendance de son travail. Une rumeur malveillante, très vite démontée.
Puis, arguant que Jean-Michel Gentil avait été président de l’association des magistrats instructeurs, certains ont voulu faire croire qu’il était forcément de gauche, donc engagé dans un combat politique contre Sarkozy. Son avocat, Me Thierry Herzog, a ensuite cru bon de moquer les « erreurs » factuelles de l’enquête menée par le juge. Le magistrat – souvenez-vous, c’était écrit dans le Journal du Dimanche et l’information avait été reprise par toutes les télés et toutes les radios – aurait confondu Liliane Bettencourt et Ingrid Betancourt en analysant les rendez-vous inscrits à l’agenda de Nicolas Sarkozy.
Mensonge aussi gros qu’éhonté. Au point que le parquet de Bordeaux dut se fendre d’un communiqué pour indiquer : « contrairement à ce qui a pu être publié dans divers organes de presse à propos d’une confusion entre Mme Ingrid Betancourt et Mme Liliane Bettencourt, la convocation de M. Nicolas Sarkozy ne mentionnait pas un rendez-vous relatif à Mme Ingrid Betancourt, figurant dans son agenda à la date du 5 juin 2007 au palais de l’Élysée, et qu’il n’a pas été interrogé sur ce point ».
Le Figaro a ensuite opportunément ressortie une tribune publiée dans le journal Le Monde datée du 27 juin 2012 dans laquelle 82 magistrats – dont le juge Gentil – s’alarmaient de l’abandon de la lutte contre la grande délinquance financière. Le nom de Nicolas Sarkozy n’était jamais cité dans le texte, mais il n’en fallait pas plus pour Le Figaro et les amis de Nicolas Sarkozy pour conclure que l’ancien président de la République était dans le collimateur d’un véritable juge « rouge ».
Un magistrat aux visées politiques qui n’avait d’autre but que de « se faire » l’ancien chef de l’Etat. Pas seulement incompétent donc, mais aussi militant. Me Thierry Herzog, le défenseur de Nicolas Sarkozy, croyait même pouvoir dire : « Cinq jours après la signature de cette tribune, le même juge a opéré quatre perquisitions au domicile de Nicolas Sarkozy, dans son bureau, ainsi qu’au domicile de sa secrétaire (…) Si l’on rapproche ces faits de la tribune politique qu’a signée le juge Gentil contre Nicolas Sarkozy, quatre jours avant la perquisition à son domicile, poursuivait-il, on peut se poser au minimum la question de l’impartialité de ce magistrat ».
Aussitôt la mise en examen de Nicolas Sarkozy rendue publique, les amis de l’ancien chef de l’Etat se sont littéralement déchaînés. Henri Guaino, député UMP et ancien conseiller politique de Nicolas Sarkozy, a carrément accusé le juge d’avoir déshonoré « les institutions, la justice ».
Il faut relire ses propos pour en apprécier toute la portée antirépublicaine : « La façon de travailler du juge est indigne (…) ; il a déshonoré un homme, les institutions, la justice (…) ; il est irresponsable de diffuser une telle image du pays, de la République, de nos institutions (…) ».
Patrick Balkany, député-maire UMP de Levallois et ami intime de Nicolas Sarkozy, a osé parler « d’ignominie ». Nadine Morano, dont on connaît le légendaire sens de la mesure, a cru bon de mettre en cause le caractère « grotesque et abject » de cette décision et de faire référence au procès d’Outreau – et pourquoi pas l’affaire Dreyfus !? Même l’ancien premier Ministre, François Fillon, s’est cru autorisé à évoquer une décision judiciaire « injuste et insupportable ».
Certains ont même osé prétendre qu’en mettant Nicolas Sarkozy en examen, le juge aurait été en mission commandée pour créer un écran de fumée au moment où le parquet décidait d’ouvrir une information judiciaire dans le dossier Cahuzac.
Les faits révélés par Le Parisien sont-ils de nature à remettre en cause l’expertise médicale de Mme Bettencourt ? Les avis juridiques que Marianne a pu recueillir, sont partagés.
Mais reposons ici la question : qui a enquêté sur la vie privée du juge Gentil au point d’aller chercher les noms de ses témoins de mariage ? Des méthodes qui rappellent, là encore, celle qui avait consisté à fouiller les appels téléphoniques et les sms de la juge Isabelle Prévost-Prévost et de trois journalistes du Monde…

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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