Les Tuileries – La ville moderne est là, et c’est elle qui change l’esprit du jardin : l’esplanade des Feuillants et le carré du Sanglier sont loués à des entreprises et manifestations

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LE MONDE | 07.06.2013 Par Michel Guerrin

Sur l’autoroute des Tuileries

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Difficile de râler quand on est mort. Tout de même, on aimerait bien avoir l’avis d’André Le Nôtre (1613-1700) sur le destin du jardin des Tuileries, qu’il a conçu au centre de Paris pour le roi Louis XIV.

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Est-ce encore un jardin ? Quand on se promène dans ses autres créations, à Versailles, Vaux-le-Vicomte ou sur la terrasse de Saint-Germain-en-Laye, il n’y a pas de doute. On est projeté au XVIIe siècle, on est immergé dans un dessin minimaliste et raffiné. Aux Tuileries, il y a bien une pancarte, devant l’entrée de la place de la Concorde et celle du Louvre, qui rappelle que nous fêtons le 400e anniversaire de la naissance de Le Nôtre – des dizaines d’événements sont prévus pour l’occasion, dont une exposition à Versailles. Mais son génie se voit-il encore ?
 Pour nous, non. Mais le jardinier Pascal Cribier – qui est intervenu subtilement sur les Tuileries en 1990, notamment en rendant le jardin « plus vert et plus frais » –, lui, voit les choses différemment. Il nous explique que c’est Colbert, en 1664, qui a demandé à Le Nôtre de redessiner le jardin Renaissance qui s’étendait en « petits espaces sympathiques » devant le palais des Tuileries. Celui-ci créa un jardin violent, d’un seul bloc, un jardin minéral, sans arbres ou presque, avec quelques bosquets et quatre plans d’eau arrondis, pas de rambarde pour le clore, un jardin dont la cohésion est assurée par un sol blanc éblouissant. L’œil est mis à rude épreuve, ajoute Cribier. Tout semble plat, alors que l’altimétrie, réglée au centimètre près, change tout le temps. Le grand bassin semble rond, alors qu’il est ovale. Le Nôtre a joué avec les effets d’optique, la symétrie trompeuse, la perspective faussée. C’est moins un jardin à la française qu’un vaisseau qui tangue au-dessus de la Seine nauséabonde et des marécages, un vaisseau dont la proue s’ouvre sur une nature hostile et une percée infinie – les futurs Champs-Elysées –, comme pour symboliser le pouvoir sans limite de Louis XIV. Conclusion de Cribier : « Le Nôtre veut faire voler le visiteur entre le sable blond et le ciel bleu, sans que sa vue ne soit altérée. En cela, il préfigure la ville moderne. »

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La ville moderne est là, et c’est elle qui change l’esprit du jardin, plus que ses multiples aménagements, notamment ceux de Napoléon III. Il suffit de regarder les gens sur la large allée centrale. Ils ne baguenaudent pas, ils traversent. Ce n’est plus un lieu de contemplation ou de sensation, mais un lieu de passage, une autoroute qu’empruntent gratuitement 14 millions de personnes chaque année, beaucoup d’un pas affairé, du nord au sud, et surtout d’est en ouest, entre la place de la Concorde et le Musée du Louvre.
Les Tuileries, c’est aussi devenu une vaste affaire commerciale comme aucun autre jardin de Le Nôtre. On n’est plus seulement dans une œuvre d’art, mais dans un espace marchand. Ce qui en bouleverse la perception. Il est vrai que le site est urbain, prestigieux, donc convoité. Les 10 000 m2 de l’esplanade des Feuillants, près de la rue de Rivoli, et les 1 200 m2 du carré du Sanglier sont loués 120 jours par an à des entreprises et manifestations – davantage qu’au Parc des expositions de Villepinte, en Seine-Saint-Denis.
LES « NYMPHÉAS » EMPOUSSIÉRÉS
ajardin-des-Tuileries_-Aujourd-hui-et-demain_portrait_w674« Cela représente moins de 5 % de la surface du jardin », rétorque Hervé Barbaret, administrateur du Louvre. Sans doute, mais ça se ressent terriblement. C’est la rançon de Le Nôtre : il voulait que tout se voie dans son jardin. Déjà, en 1976, le journaliste Yves Mourousi, vedette de la télévision, organisait aux Tuileries des « Nuits de l’armée« , n’hésitant pas à convier des éléphants et à installer un char sur le grand bassin octogonal. L’événement inspira ce commentaire à Jean-Claude Daufresne dans son livre Fêtes à Paris au XXe siècle (Mardaga, 2001) : « Le pauvre jardin est loin d’être fait pour ce genre de manifestation. »
Il ne l’est toujours pas. Ce qui n’empêche pas des salons d’art, de design, d’antiquaires, de voitures, de mode, de fromages ou de jardinage de s’y inviter. L’événement le plus spectaculaire, que facture 300 000 euros le Louvre, est une fête foraine durant l’été avec sa grande roue (29 juin-25 août), qui ravit enfants et touristes, un peu moins les riverains et les amoureux de Le Nôtre, regroupés en association. En vain. Cette commercialisation d’un monument historique rapporte 2 millions d’euros au Louvre, soit la moitié du coût de l’entretien du jardin (15 jardiniers, 22 gardiens). M. Barbaret ajoute : « C’est bien, aussi, que le jardin vive, qu’il évolue, qu’il y ait des activités, même si la fête foraine pourrait être plus discrète. »
Un dommage collatéral fait beaucoup jaser depuis quelque temps. Un bon millier de camions labourent les Tuileries chaque année pour assurer ces événements commerciaux. Le sol en gravier de calcaire concassé, idéal pour les racines, s’en trouve tassé. L’eau de pluie pénètre moins bien, des flaques se forment, recouvertes de particules qui, une fois sèches, se transforment en nuages de poussière. Pas très bon pour les racines, les feuilles, les bronches des enfants, les chaussures. Ni pour les tableaux. Car ces nuages de poussière pénètrent au Louvre et à l’Orangerie, musée qui conserve les Nymphéas de Monet.
« C’est un vrai problème », reconnaît Hervé Barbaret, qui affirme que le Louvre a déjà dépensé 1 million d’euros pour contenir cette poussière et a conçu un projet visant notamment à reverdir le site. Le jardinier Pascal Cribier en tire une autre leçon. Ce stabilisé, utilisé en France dès 1560, est un symbole de la continuité du jardin depuis près de quatre siècles. Qu’il s’invite au Louvre est, pour lui, une sorte de « vengeance de Le Nôtre ».
guerrin@lemonde.fr
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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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