Le chemin de Saint Jacques : Pourquoi tu marches ?

Rue 89Renée Greusard | Journaliste  08/06/2013

Compostelle : « Le poids de ton sac, c’est de la peur »

Avec 300 000 exemplaires vendus en un mois, le moins qu’on puisse dire, c’est que le dernier livre de Jean-Christophe Rufin, « Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi », est un succès.

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Il y raconte son histoire : celle d’un randonneur qui décide de s’attaquer au mythique pèlerinage de Compostelle. Le but étant de voir de ses yeux le tombeau de l’apôtre Saint-Jacques le majeur. Mais comme le disent souvent les pèlerins : « Le plus important, ce n’est pas l’arrivée mais le chemin. »
Jean-Christophe Rufin a choisi un chemin plus sauvage que d’autres, moins fréquenté. Le chemin du Nord. Près de 900 kilomètres à marcher. Sur le succès de son livre, il explique : « Il y a eu beaucoup de livres autour de Compostelle, tous n’ont pas marché comme ça. Je crois que beaucoup de gens adhèrent à mon livre parce qu’il n’est ni catho, ni anti catho. »
Les pèlerins se ramassent à la pelle
De l’avis de tous les « Jacquets », Compostelle se démocratise depuis plusieurs années.
Jean-Christophe Rufin explique ce succès par une soif d’aventure. « Compostelle, c’est un chemin qui parle à tout le monde. C’est l’aventure en bas de chez soi. »
A 77 ans, Jacques Hayaert est un hyper sportif. Ce Nordiste de Gravelines est parti ce jeudi faire « le chemin » pour la dixième fois de sa vie.
Comme d’habitude, il mettra (si tout se passe bien) un mois et demi environ. Il est athée et ne veut pas qu’on insiste là-dessus. Pour lui, l’important, c’est aussi l’aventure du chemin.
« Compostelle, c’est pas compliqué, c’est comme aller au cinéma sans savoir le film qu’on va voir.
On ne sait pas à quoi ça ressemblera, quels seront les acteurs, mais on sait qu’il va se passer des choses. »

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Marcher 40 kms avec un bouddhiste suédois
Il dit qu’il n y a qu’à Compostelle qu’on peut faire les rencontres qu’il a faites. De « belles rencontres ». Il parle d’un photographe espagnol qui cherchait des « tronches de pèlerins à capter », des 40 km qu’il a parcourus avec un bouddhiste suédois, des illuminés qu’il voit parfois.
« Il y en a qui s’envolent. Ils ont rencontré Dieu sur le chemin. »
« Multi motivations », c’est l’expression que ce pèlerin utilise pour définir les raisons qui mènent à Compostelle.
« Il y a beaucoup de gens du troisième âge qui viennent occuper leur retraite. »
Lui se classe dans la catégorie des « épicuriens dans la lignée d’un Michel Onfray ». En toute simplicité. Et puis aussi dans la catégorie des dingues de sports. Les gens appartenant à cette catégorie n’ont même pas besoin de se préparer à la dureté du chemin, parce que le reste de l’année, comme lui, ils courent trois fois par semaine, enchaînent compétition sur compétition, font du VTT en montagne.
« Pour moi, il n y a pas de différence entre la course et la marche. C’est une drogue. On va chercher l’effort physique, l’endurance. […] J’aime marcher extrême. »
« Le poids de ton sac, c’est de la peur »
Alors il marche. 30, 40, 50 km par jour. Tout dépend des surprises du chemin. Il aime l’état d’esprit des marcheurs, loin de la compétition.

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Quand on arrive en refuge, on ne dit pas d’où on vient. Ce n’est pas comme quand on court, dit-il.

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Vous n’allez pas vous vanter des nombreux kilomètres parcourus ou de vos blessures. Parce que c’est « mal vu », « indélicat ». Et ce n’est pas l’enjeu du chemin tout simplement.
C’est quoi l’enjeu, alors ? Jean-Christophe Rufin dit que « Compostelle est bouddhiste ». « C’est un chemin qui vous fait travailler sur vos attentes, sur vos désirs. […] Ce qui est étonnant, c’est qu’on croit qu’on va “ penser ” avec un grand P. On croit qu’on va régler des choses. Mais en fait, ça ne se passe comme ça.
On est incapables d’avoir des pensées aussi suivies. Mais il y a des choses qui se passent en vous. »
L’écrivain raconte les peurs du sac à dos.

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« Les pèlerins disent “ le poids de ton sac, c’est de la peur ”. Si on prend trois pulls, c’est qu’on a peur d’avoir froid.
Moi, je ne prenais jamais d’eau. Je n’avais pas peur d’avoir soif. Par contre, j’avais pleins de trucs contre le vent… »
« On ne regarde plus les SDF de la même manière »
Il y a ceux qui viennent après avoir perdu un proche, ceux qui veulent fuir une relation conjugale compliquée ou ceux qui ont à régler une affaire personnelle.
Jacques Hayaert n’est pas là-dedans. Rien à régler avec sa femme ou ailleurs. Juste un besoin de solitude et d’ascèse. Une pause salutaire dans une société d’hyper-consommation.
« Compostelle, c’est un mois dans l’année pour vivre autrement. […] On est détaché. Dans son sac à dos, on a un slip, un maillot de corps, une carte et un portable. Pour dire qu’on est bien en vie. On a laissé tout le bordel à la maison. »
Pour lui, on pense trop souvent le pèlerinage en des termes intellectuels, croyants, spirituels.
« On parle toujours de méditation. Mais Compostelle, c’est surtout un retour à l’essentiel : “ où je dors ?” ; “ où je mange ?” ».
Compostelle à juste 1875 euros
Jacques dit que quand on revient, « on ne regarde plus les SDF de la même manière » parce qu’ « on sait ce que c’est que de dormir dehors », de ne pas savoir où on va se coucher le soir.
Enfin, encore faut-il vivre le chemin dans ce dépouillement ! Ce n’est pas le cas de tout le monde. Certaines personnes planifient désormais tout leur pèlerinage à l’avance, en réservant des gîtes, en prévoyant des visites.
Jacques peste contre cette commercialisation du chemin. Pour lui, puriste, les gens qui se font porter leur sac à dos par un bus ne rencontrent pas vraiment le chemin. Il évite les tronçons de Compostelle les plus touristiques. Le plus fréquenté étant celui qui va de Saint-Jean-Pied-de-Port à Ronceveaux.
Des agences de voyages proposent aujourd’hui leurs services sur le chemin. Ici par exemple, pour « seulement » 1 875 €, on vous promet « une randonnée douce entre la France et l’Espagne » avec des spécialistes.
Benoît XVI pas content
En marchant dans un bois perdu, un jour, Jean-Christophe Rufin a entendu une voix. Dieu ? Pas vraiment : « “ Pèlerins, dans un kilomètre, tu trouveras une auberge. ” Il y avait une cellule photosensible qui déclenchait cette publicité dès que quelqu’un passait. »

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Sentant le chemin lui échapper, l’Eglise essaye de protester. En visite à la cathédrale de Saint-Jacques, Benoît XVI avait dit : « Aller en pèlerinage ne signifie pas simplement visiter un lieu quelconque pour admirer ses trésors naturels, artistiques ou historiques […] Aller en pèlerinage signifie plutôt nous extraire de nous-mêmes pour aller à la rencontre de Dieu là où il s’est manifesté, là où la grâce divine s’est montrée avec une splendeur particulière. »
Jacques se dit respectueux de ceux qui parcourent Compostelle la croyance chevillée au sac à dos. Mais tout le monde n’est pas dans le même état d’esprit et Yves Lesperat, l’administrateur de la fédération de randonnée, raconte : « Il y a des conflits parfois en refuge. Entre ceux qui cherchent à se recueillir et ceux qui veulent faire la fête. Des groupes d’amis qui achètent à boire, chantent et dérangent les pèlerins croyants. »
Le succès de Compostelle en Chiffres
Il suffit de consulter les chiffres de l’association des Amis de Saint Jacques. En 2000, à Saint-Jean-Pied-de-Port, elle comptait 10 444 pèlerins ; en 2012, 45 409.
Ce qui attire ? Pas forcément la religion. En 2003, le comité régional du tourisme en Aquitaine donnait les résultats d’un sondage mené auprès de pèlerins. Quelles fonctions attribuaient-ils au chemin ?
la simplicité, le dépouillement pour 41 % des répondants ;
la convivialité pour 36 % ;
la liberté pour 24 % ;
la piété, la croyance, la prière pour 20 % ;
l’effort, la fatigue pour 18 %.
 Compostelle, une rando comme les autres ?
Administrateur de la fédération de randonnée, Yves Lesperat y est aussi expert depuis quarante ans. Pour lui, l’évolution des pèlerins de Compostelle va de pair avec un succès grandissant de la marche en général. Selon la fédération de randonnée : « 68% des Français de plus de 15 ans disent pratiquer la marche de loisir ou sportive (randonnée, trekking, marche/balade). Un chiffre qui ne cesse de croître depuis dix ans. »
Yves Lesperat dit que c’est la quête, d« évasion », de « découverte », « de retour sur soi », « à la nature », mais aussi « la santé » qui motivent les randonneurs. Pour parfois prendre tout naturellement le chemin de Saint Jacques.
De Québec à Compostelle

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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