L’Europe, les Etats-Unis, le droit, la morale et Evo Morales

 Charlie Hebdo – 10 juillet 2013 – Philippe Lançon

 Si Evo Morales, le président Bolivien, avait encore quelques illusions sur la considération qu’il inspire à ses pairs européens, elles doivent être aujourd’hui dissipées.

Après s’être vu interdire de survoler les espaces aériens français, italien, espagnol et portugais, pour finalement être obligé d’atterrir en catastrophe à Vienne, il a dû accepter une perquisition de son avion afin que la police vérifie qu’il ne planquait pas dans la soute le « traître » planétaire Edward Snowden. Il est désormais fixé : les conventions internationales sur l’immunité dont bénéficient normalement les chefs d’Etat ne s’appliquent pas à sa personne. Et encore, il a eu du bol, son avion aurait pu être démantelé comme un vulgaire camp de Roms. 
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Le président bolivien  a été démocratiquement élu en 2005, c’est le genre de choses qu’il faut rappeler à ceux qui le traitent sans cesse de démagogue et qui paraissent ignorer l’histoire politique et sociale de l’Amérique latine. Dans cette affaire, que Edward Snowden agisse pour de bonnes ou mauvaises raisons est sans importance : la psychologie du plus faible n’est ici faite, comme souvent, que pour justifier les raisons du plus fort. Ce qui compte d’abord, c’est ce qui est révélé précisément : la persistance de la réalpolitique la plus crue dans le monde d’Obama. Bref, que Snowden foute un peu la chienlit dans le camp du bien, on s’en doutait. Alors les démocraties, à commencer par la « première du monde », se retrouvent dans le rôle de l’arroseur arrosé. On ne s’en plaindra pas. Non seulement parce que si la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres, il n’est pas mauvais que ce pire soit régulièrement exposé, et non réservé à d’autres : question de justesse. Mais aussi parce que, si l’on attend jamais rien (sinon le pire) de la plupart de ces autres, qu’ils s’appellent Poutine, Xi Jinping ou Bachar el-Assad, on attend davantage de ceux qui prétendent confronter leur réalisme au droit et au respect de la vie des autres : question de principe.
 Il n’y a que les présidents des « petits pays » pour être traités par le « club des riches » comme des citoyens sans papiers, sous couvert de beaux principes sans droit ni respect. Depuis Bush junior, on n’attend plus grand chose des Etats-Unis sur ce point : le pays colonial de l’Amérique latine et des grandeurs exportables du droit des affaires n’a cessé de confondre morale et paranoïa. En quoi la présence de Snowden à bord de l’avion privé de Morales pouvait-elle justifier une telle mesure d’interdiction ? Alors même qu’il est révélé que la France a été, comme d’autres, espionnée par la NSA ? La réponse est dans la question. Les mandats d’arrêt sont destinés aux marshals d’Europe et d’ailleurs. Ce qu’on appelle alliance ou fidélité, ici, n’est que soumission.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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