Ce qui est vrai en philosophie peut l’être aussi en politique.

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 Transformations (trop) silencieuses par Thomas Wieder
C’est une question déconcertante, posée par le philosophe François Jullien dans l’un de ses livres :  » D’où vient que ce qui se produit inlassablement sous nos yeux, et qui est le plus effectif, est patent mais ne se voit pas ? «  En guise d’exemples, ce spécialiste de la pensée chinoise cite l’enfant que ses parents ne voient pas grandir, tant sa croissance est progressive et continue, le fruit que l’on ne sent pas mûrir, jusqu’à ce qu’il devienne comestible, ou l’indifférence qui se creuse jour après jour entre deux amants, au point de rendre leur rupture inévitable. Ces mouvements qui s’opèrent sans crier gare, sans se faire remarquer, François Jullien leur a donné un nom – c’est d’ailleurs le titre de son livre : Les Transformations silencieuses (Grasset, 2009).
Ce qui est vrai en philosophie peut l’être aussi en politique. Quatorze mois après l’élection de François Hollande, même ses plus farouches partisans doivent en convenir : malgré le travail accompli, les textes adoptés, les réformes engagées, rien ne se voit, rien n’est saillant, rien n’est palpable. Un proche du chef de l’Etat le confiait récemment :  » La seule grande loi votée depuis un an dont les Français constatent aujourd’hui l’impact direct sur la société est le mariage pour tous. Le reste de ce qui a été entrepris – pacte de compétitivité, accord sur la sécurisation de l’emploi, etc. – est encore largement souterrain : les graines ont été semées, mais elles ne commencent qu’à germer. «  Pour le dire autrement, nous transformons, mais en silence.
Il n’est pas question d’évaluer ici l’ampleur des réformes engagées par François Hollande. Ce travail est fait au quotidien par les journalistes, les experts, les responsables politiques, les représentants syndicaux ou patronaux. Chacun joue son rôle : les plus indulgents estiment que les décisions prises vont dans le bon sens, mais qu’il faut attendre avant qu’elles ne produisent des résultats ; les plus sévères les condamnent par avance comme dangereuses, inefficaces ou inadaptées. Les uns prônent la patience, les autres entretiennent la défiance.
Rien de cela, dira-t-on, n’est nouveau. Tout gouvernement suscite de telles attentes, a fortiori dans un pays où le réflexe naturel, à gauche comme à droite, est d’attendre beaucoup – trop peut-être – de ceux qui sont aux commandes de l’Etat. Or là est précisément le problème aujourd’hui : ceux qui ont été élus il y a un an pour transformer la France le font dans un étouffant silence. Plus précisément, ils sont dans l’incapacité de rendre intelligibles les transformations qu’ils engagent.
Première raison à cela : l’illusion entretenue sur la nature même de celles-ci. Cette illusion est née lors de la campagne présidentielle, pendant laquelle le  » changement  » promis a pris la forme d’un catalogue de  » mesures « . Or c’est un piège que le candidat s’est tendu à lui-même, comme on peut le voir aujourd’hui. Le fétichisme de la  » mesure  » génère en effet nécessairement de la déception. Il incite à croire que celle-ci  » est  » le changement, alors qu’elle n’en est tout au mieux que l’outil.
Aucune filiation idéologique
Dès lors, tout élu qui pense pouvoir se contenter de lister les décisions qu’il a prises pour convaincre ses concitoyens de sa capacité à infléchir le cours des choses ne peut que susciter de l’incrédulité. La première année du quinquennat de François Hollande l’a montré. Régulièrement, le président a profité de ses prises de parole pour s’appliquer à citer ceux de ses  » 60 engagements  » déjà tenus. Cela n’a pas convaincu. Au contraire : en pointant des décisions qui avaient été prises mais dont la mise en oeuvre n’était guère tangible, il donnait involontairement du grain à moudre à ceux qui l’accusaient de faire du surplace. Il lui aura fallu un an pour s’en rendre compte. Pour une fois, lors de son interview télévisée du 14-Juillet, le président s’est gardé de dresser un tel inventaire à la Prévert. Il a compris que ce n’est pas en martelant que les entreprises peuvent bénéficier d’un crédit d’impôt qu’il convaincrait les Français de son pouvoir de transformer le pays. Un tel dispositif n’acquiert de la valeur que lorsqu’il produit ses effets. Rien ne sert de lui faire jouer le rôle qu’il ne peut tenir. Personne n’est dupe.
« . Les mots tournent à vide parce qu’ils ne sont reliés à rien, inscrits dans aucune culture politique, aucune filiation idéologique. François Hollande en paie le prix, en s’émancipant lui-même de tout héritage
Une autre raison explique la difficulté du pouvoir actuel à rendre le  » changement  » un tant soit peu tangible. Précisément parce qu’il n’est pas spectaculaire, il nécessite d’être mis en lumière. Précisément parce qu’il opère en sourdine, il a besoin d’être accompagné d’un discours qui lui donne sens, un discours qui le situe dans l’histoire, bref tout ce à quoi semble avoir renoncé le pouvoir actuel, réfugié dans une novlangue technocratique ou des slogans creux :  » Redressement dans la justice « ,  » pacte de compétitivité « ,  » nouveau modèle français « . Les mots tournent à vide parce qu’ils ne sont reliés à rien, inscrits dans aucune culture politique, aucune filiation idéologique. François Hollande en paie le prix, en s’émancipant lui-même de tout héritage, ou en paraissant embarrassé quand lui est posée la question de son rapport à la pensée socialiste.
 » Le socialisme n’est pas ma bible « , avait dit François Mitterrand à Figeac (Lot), le 27 septembre 1982. Un an et demi après le retour de la gauche au pouvoir, le discours sonnait clairement le glas du  » changer la vie « . Il signait la reconnaissance d’une rupture, prenant acte d’un tournant dans une histoire qui promettait de suivre un autre chemin. Les mots accompagnaient la chose. Chacun, dès lors, savait à quoi s’en tenir. Le pouvoir ne se réfugiait pas dans le silence. Ce faisant, il prenait certes le risque de déplaire, mais au moins ne se condamnait-il pas à être inaudible.
Thomas Wieder
wieder@lemonde.fr © Le Monde 17juillet 2013

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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