D’Azincourt à Varennes, du traité de Versailles à Pearl Harbor, autant d’événements historiques qui illustrent la constance de l’aveuglement des hommes qui nous dirigent.

Marianne Mercredi 31 Juillet 2013

Les plus grandes erreurs de l’histoire

Qu’est-ce qu’une «erreur» historique ? Une bourde de proportion colossale, une décision malheureuse qui change le cours de l’histoire. En mal.

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De la défaite d’Azincourt à la fuite de Varennes, du traité de Versailles à Pearl Harbor, autant d’événements historiques qui illustrent la constance de l’aveuglement des hommes qui nous dirigent.

Retour de Varennes (23 juin 1791)

Facile, dira-t-on. Nous, nous connaissons la fin de l’histoire, l’étourdi qui s’est fourvoyé était loin de s’en douter. Mais, si nombre de ses contemporains ont compris qu’il se trompait et l’ont mis en garde, alors, oui, on peut parler d’erreur historique, car il avait le choix, et il a fait le mauvais – il a travaillé contre ses propres intérêts et ceux de son peuple, qu’il a conduit au désastre.
Attention : il ne faut pas confondre erreur et crime. La traite négrière, les exactions coloniales, le génocide arménien, la Shoah, le goulag, voire la Révolution culturelle chinoise, ne sont pas des «erreurs», mais des scélératesses. Le crime frappe les autres, l’erreur, soi-même.
Mais pourquoi les hommes se trompent-ils avec autant de constance ? Les moralistes – il faut lire le portrait à charge des princes que dresse Erasme dans son Eloge de la folie – ont évoqué pêle-mêle leur ambition effrénée, leur propension à s’entourer de valets, la confusion entre bien public et intérêt privé… En un mot comme en cent, l’orgueil et la démesure, ces grands pourvoyeurs de la folie humaine.
On lit dans la Bible, au livre des Rois, cette réplique de Roboam, fils de Salomon, aux tribus d’Israël qui lui promettent l’allégeance en échange d’un traitement plus doux que celui que leur avait réservé son devancier : «Eh bien ! Mon père vous a chargés d’un joug pesant, et moi je rendrai votre joug plus pesant encore ; mon père vous a châtiés avec des fouets, et moi je vous châtierai avec des scorpions.» (1 Rois 12.) Les vieux conseillers de Salomon l’ont engagé à la modération. Le prince préfère écouter ses jeunes compagnons, «qui avaient grandi avec lui», qui le poussent à la confrontation. Cela lui vaut la division de son royaume, Juda d’un côté, Israël de l’autre. Qui sait, l’histoire sainte, et l’histoire tout court, auraient pu tourner différemment…
Le narcissisme démesuré rend gouvernants et gouvernés stupides, autrement dit incapables de comprendre les mobiles de leurs adversaires et les conséquences de leurs propres actes.
Dans le fatras sans fond de la folie humaine, voici 10 boulettes catastrophiques choisies dans le bêtisier de l’histoire. Si toutes n’ont pas eu le même poids dans la vie des peuples qui les ont commises, aucune n’est anecdotique : à des degrés divers, elles en ont toutes affecté le destin.
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ISRAËL : LA RÉVOLTE DE TROP QUI S’EST PAYÉE PENDANT DIX-NEUF SIÈCLES
LOUIS XIV, EN RÉVOQUANT L’ÉDIT DE NANTES, FAIT CADEAU DE NOS ÉLITES À NOS ADVERSAIRES
JACQUES II D’ANGLETERRE : L’OBSTINATION D’UN MAUVAIS ROI RUINE L’ABSOLUTISME. TANT MIEUX !
LOUIS XVI FUIT SON ROYAUME. EN CELA, IL SE TIRE UN BOULET DANS LE PIED.
LE TRAITÉ DE VERSAILLES, QUI MET FIN AU CARNAGE DE 1914-1918, CLÔT UNE GUERRE ET EN PRÉPARE UNE AUTRE
À MUNICH, ON «NOURRIT» LE FAUVE SOUS PRÉTEXTE DE L’APAISER
TOUT EN FAISANT PREUVE D’HÉROÏSME, LES COMMUNISTES ALLEMANDS JOUENT LES IDIOTS UTILES DES NAZIS
LES JAPONAIS INVITENT LES AMÉRICAINS DANS LA GUERRE, ET ENTRAÎNENT AINSI L’ALLEMAGNE DANS LEUR DÉFAITE COMMUNE
MAO FAIT FAIRE À LA CHINE UN GRAND BOND EN AVANT ET CONDAMNE DE LA SORTE SON PROPRE SYSTÈME
M. BREMER PROVOQUE UN DÉSASTRE SOUS PRÉTEXTE D’INCULQUER AUX IRAKIENS LES BONNES MANIÈRES DÉMOCRATIQUES
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D’AUTRES BOULETTES FAMEUSES…
LES GAULOIS SE LIVRENT EUX-MÊMES À JULES CÉSAR
Ce sont les Gaulois eux-mêmes qui se jetèrent dans la gueule du loup César.
Tout commence par un affrontement entre les Eduens de Bourgogne – qui avaient décidé unilatéralement d’augmenter les taxes qui frappaient la navigation sur la Saône – et les Séquanes de Franche-Comté. Ces derniers, se sachant plus faibles, engagent des milliers de mercenaires suèves, c’est-à-dire germains.
Cela se passait en 59 avant J.-C. Les Eduens sont battus. Mais les Germains refusent de rentrer chez eux. Du coup, les Séquanes et les Eduens se réconcilient et demandent aux Romains de les aider à chasser les «Boches» ! Sautant sur l’occasion, César accourt. Sept ans plus tard, Vercingétorix, un prince arverne arrivé au pouvoir à l’issue d’un coup d’Etat, prend la tête d’un soulèvement antiromain. Mais, déplorable stratège, il se fait étriller, bien que le rapport de force soit en sa faveur… et va s’enfermer à Alésia. Comme, plus tard, les Français iront s’enfermer à Diên Biên Phu. Les Gaules indépendantes ont vécu.
DEUX ERREURS DE CONSTANTIN, PLUS UNE
L’empereur Constantin commit deux erreurs aussi énormes qu’évidentes : en divisant l’Empire romain en deux entités, Orient et Occident, et en installant sa capitale en Orient, à Constantinople, il livra de fait l’Occident aux Barbares. Et, en partageant, ensuite, cet empire désarticulé entre ses trois fils, il le condamna à d’interminables guerres civiles.
Constantin a-t-il commis une troisième erreur en répudiant le paganisme, ciment de la gréco-romanité, au profit du christianisme ? C’est ce qui permettra à Théodose d’en faire une religion unique d’Etat, avec tout ce que cela implique…
CLOVIS MET FIN À L’UNITÉ NATIONALE
On considère stupidement Clovis comme le premier roi de France. En fait, le chef franc considérait ses conquêtes comme un magot personnel. A sa mort, il divisa donc son domaine entre ses quatre fils. Cette division perdura pendant deux siècles et demi, au prix de guerres incessantes. La Gaule romaine était unifiée… C’est Clovis qui la divisa en plusieurs morceaux ; la balkanisa !
DEUX OCCASIONS RATÉES
A deux reprises, sous Charles V et sous Charles VI, Etienne Marcel, puis les Cabochiens, imposent au roi une constitution réformiste. Mais, à deux reprises, les souverains reviennent sur leurs engagements et rétablissent l’absolutisme. Rendant ainsi fatale la violence de la révolution de 1789.
AZINCOURT : PLUS BÊTE QU’UN CHEVALIER FRANÇAIS, TU MEURS !
Le roi d’Angleterre, Henri V, ayant débarqué en France et pris Honfleur, en 1415, l’armée féodale française, trois fois supérieure en nombre, se porta à sa rencontre. Nos chevaliers très titrés, mais très cons, sans aucune stratégie, sans la moindre discipline, foncèrent bêtement droit devant, dans la boue, enfermés dans leurs lourdes armures, encombrés de leurs falbalas… et se firent totalement étriller.
C’est ainsi que fut perdue la Normandie. Les nobles payèrent cher ce désastre, mais le tiers-état aussi puisqu’on augmenta ses impôts.
UN ROI JALOUX NOUS FAIT PERDRE L’AQUITAINE
En 1337, Aliénor, héritière du duché d’Aquitaine et du Poitou, épouse le roi de France Louis VII, auquel elle apporte, en prime, la Guyenne, la Gascogne et la Saintonge. Or, ce dernier, quinze ans plus tard (elle avait alors 30 ans, car il l’avait épousée lorsqu’elle avait 15 ans), jaloux comme un bouc et soupçonnant une infidélité en vérité fort probable, fait casser le mariage. Six semaines plus tard, la belle convole avec Henri Plantagenêt qui deviendra roi d’Angleterre et empoche, de ce fait, l’Aquitaine et le Poitou (donc, Bordeaux nous échappe). La France perd ainsi sur l’oreiller bien plus qu’elle n’a jamais gagné grâce à une guerre. Certes, Aliénor se révoltera contre son second mari, qui la trompe allégrement et la fera interner, mais son fils Richard Cœur de lion la restaurera dans toutes ses prérogatives.
1420, LE TRAITÉ DE TROYES : UNE REINE VOLAGE LIVRE LA FRANCE AUX ANGLAIS
Quand un roi est fou, le plus raisonnable est de le contraindre à abdiquer. Mais l’épouse de Charles VI, Isabeau de Bavière, fort légère de la croupe qu’elle avait très ronde, préférait exercer le pouvoir au nom de ce mari fantomatique. Et c’est ainsi que, s’étant acoquinée avec Jean le Bon, le chef du parti bourguignon allié à l’Angleterre, elle fit signer, en 1420, à son royal, mais déglingué, époux, un traité (le traité de Troyes) qui déshéritait le dauphin, le futur Charles VII, au profit d’Henri V d’Angleterre déclaré régent et héritier de la couronne à condition d’épouser la fille du foldingue. Ce traité, qui livrait la France à l’Angleterre, suscita une opposition légitimiste et plongea le pays dans la guerre civile, les Armagnacs pro-Charles VII, soutenus par le petit peuple rural, s’opposant aux Bourguignons, qui s’appuyaient sur la bourgeoisie des villes. Le Paris révolutionnaire était bourguignon, mais les Pays de la Loire étaient armagnacs. Le traité de Troyes fut, certes, une coûteuse erreur, mais si la France était effectivement devenue anglaise, l’Angleterre, aujourd’hui, et donc les Etats-Unis, parleraient peut-être français !
 D’AUTRES BOULETTES FAMEUSES…
LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE PROVOQUE UNE SUCCESSION DE CATASTROPHES
Christophe Colomb cherchait la route des Indes. Celle de l’Orient étant trop risquée, et se doutant que la Terre était ronde, il prit la route de l’ouest et arriva sur un continent qu’il prit pour les Indes. Première erreur. En toute logique, il appela ses habitants les Indiens. Deuxième erreur. Prenant possession des lieux, les conquistadors espagnols commirent le plus grand de tous les génocides de l’histoire en massacrant des millions d’Amérindiens. Troisième erreur. Le dominicain Bartolomé de las Casas ayant réussi à émanciper les indigènes américains de l’esclavage, l’Eglise, à la demande des colons consommateurs de main-d’œuvre gratuite, autorisa la traite des Noirs d’Afrique.
Cette découverte aboutit, enfin, à la création des Etats-Unis qui inventèrent la bombe atomique, la CIA, le McDo, Disneyland et Coca-Cola. Mais ce n’était pas une erreur, car ils inventèrent également la démocratie et Hollywood.
 D’AUTRES BOULETTES FAMEUSES…
LOUIS XV ASSURE L’HÉGÉMONIE ANGLO-SAXONNE
Sous l’influence de Mme de Pompadour, Louis XV, d’abord allié à la Prusse contre l’Autriche, procède, en 1756, à un absurde renversement d’alliances et se lance, aux côtés de l’Autriche mais contre l’Angleterre et la Prusse, dans la guerre de Sept Ans. Résultat : la perte du Canada, de l’Acadie, du golfe du Saint-Laurent, des possessions de l’Inde, de plusieurs îles des Antilles et la Louisiane provisoirement cédée à l’Espagne ! L’hégémonie anglo-saxonne en sera la conséquence.
 D’AUTRES BOULETTES FAMEUSES…
NAPOLÉON EN ESPAGNE SE PORTE À LUI-MÊME UN COUP FATAL
Furieux que le Portugal refuse de participer au blocus continental destiné à asphyxier l’Angleterre, Napoléon envoie un corps expéditionnaire à Lisbonne sous les ordres de Junot. Ayant obtenu l’accord de Charles IV d’Espagne pour traverser son royaume, les Français, bientôt renforcés par les troupes de Murat, en profitent pour s’installer dans le pays. Ni une, ni deux, exaspérés par le comportement incongru des intrus, les Espagnols, attisés par un clergé plein de haine contre les symboles de la Révolution française, se soulèvent en mai 1808. La répression est si féroce que l’insurrection vire à la guerre de libération nationale qui immobilise non seulement l’élite de l’armée française, mais implique, en outre, l’envoi régulier de renforts. Ces troupes manqueront, ensuite, cruellement à Napoléon, tandis que les horreurs de cette guerre attiseront dans toute l’Europe une haine antifrançaise.

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 EXACTEMENT LES DEUX MÊMES ERREURS :
L’invasion de la Russie : 1
Napoléon veut punir le tsar Nicolas Ier de ne pas le soutenir dans son combat contre l’Angleterre. Le 14 septembre 1812, les troupes françaises entrent dans Moscou. Le 31 mars 1814, les troupes russes entrent dans Paris.
L’invasion de la Russie : 2
Hitler veut punir Staline de s’être allié contre lui avec l’Angleterre. Le 5 décembre 1941, l’armée allemande est aux portes de Moscou. Le 30 avril 1945, l’armée Rouge s’empare du bunker de Hitler à Berlin.
Moralité, quand on est fâché avec l’Angleterre mieux vaut envahir l’Australie.
 D’AUTRES BOULETTES FAMEUSES…
LA DÉPÊCHE D’EMS : NAPOLÉON III SE FAIT BERNER COMME UN GAMIN
L’OFFENSIVE NIVELLE : UNE BOUCHERIE POUR DES PRUNES
D’AUTRES BOULETTES FAMEUSES…
L’INTERRUPTION DE LA LIGNE MAGINOT À LA FRONTIÈRE BELGE : COMME TOUS LES MURS, IL PIÉGEA CEUX QUI L’AVAIENT CONSTRUIT.
LA NON-INTERVENTION EN ESPAGNE : LA GUERRE COMMENCE SANS QUE LES DÉMOCRATIES S’EN APERÇOIVENT
De crainte que ce conflit n’envenime davantage les rapports tendus avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, la France et la Grande-Bretagne décident d’une politique de non-intervention dans la guerre civile qui déchire l’Espagne en 1936. Chacun s’engage à ne soutenir aucun des deux camps, ni la jeune République espagnole pour les démocraties, ni les rebelles franquistes pour les dictatures. C’est compter sans la duplicité de Hitler et de Mussolini qui envoient officieusement armes, troupes et avions aux militaires insurgés. Soumis aux pressions de la droite, profranquiste, le président du Conseil, Léon Blum, ferme les yeux malgré les protestations du Parti communiste. Il aurait pourtant suffi que la France envoie deux divisions blindées, comme le préconisa un certain colonel de Gaulle, pour inverser le cours de l’histoire et rétablir la démocratie en Espagne. Un lâche compromis qui se paiera plus tard.
ON AURAIT PU AJOUTER
– Le rétablissement de l’esclavage par Napoléon sous pression de l’impératrice créole Joséphine.
– La folie de Napoléon III qui, sous l’influence de la droite catholique, intervient au Mexique pour y imposer… un prince autrichien. Catastrophe assurée.
– La double décision des amiraux réactionnaires français, à Mers el-Kébir, puis à Toulon, de laisser détruire leur flotte ou de la détruire eux-mêmes plutôt que de rallier le camp de la démocratie.
– Le refus du gouvernement Pétain de se replier sur l’Afrique du Nord, acceptant, ainsi, de devenir un otage de l’occupant.
– L’intervention franco-israélo-britannique, en 1956, à Suez, qui a exacerbé l’antioccidentalisme arabe et a poussé les nationalistes modernistes dans les bras de l’Union soviétique.
– La tentative de débarquement d’éléments contre-révolutionnaires cubains dans la baie des Cochons, soutenue et même organisée par les Etats-Unis. Cette initiative, tournant au désastre, a renforcé le régime castriste et a fait de Cuba la Mecque de l’antiaméricanisme le plus militant.
Article publié dans le numéro 847 du magazine Marianne, en kiosques du 13 au 19 juillet

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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