Boris Cyrulnik : De son parcours, il garde au feu une réflexion autonome et un refus de la soumission.

Sud-Ouest 11/08/2013 Par Christian Seguin

Le jour où… Boris Cyrulnik a su comment revivre

SOUVENIR (5) Sept ans après avoir échappé à la Gestapo, il voit clair : il sera psychiatre, rugbyman et toujours libre

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Boris Cyrulnik. Dès l’instant où il a connu Émile, il est devenu premier de la classe. (photo claude petit)
Boris Cyrulnik a 14 ans. Il sent, il sait qu’un coup magistral se prépare. Ce début de voyage absurde, dont il n’est qu’un clandestin, semble devoir s’arrêter. Une force nouvelle va en finir avec le chaos, les traces que la mort imprègne aux parois de l’âme, la honte d’être si différent sans père ni mère, et les silences vertigineux que sa prétendue enfance a sédimentés dans la quinzaine d’institutions où il a été parqué. Pour la première fois, Boris éprouve des sensations qui pourraient ressembler à des raisons de vivre.
Depuis trois ans à Paris, il a Émile dans sa vie, l’ami de la tante Dora, qui l’a récupéré à Bordeaux. Dora, danseuse au Roxy, boulevard Rochechouart, aurait préféré un enfant gai qui saute au cou. Mais Boris est vieux et grave. Sa maturité ne réjouit pas. Maintenant, il lit Marx, sans comprendre. Elle aurait adoré des grimaces et des jeux. Il lui explique les écueils du capitalisme.
Le neuropsychiatre

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Boris Cyrulnik, 76 ans, ambassadeur mondial de la résilience, médecin, neuropsychiatre, est un auteur très lu. Il a écrit 16 livres grand public et 18 ouvrages universitaires, ce qui fait le bonheur des éditions Odile Jacob depuis vingt ans. Son dernier ouvrage, « Sauve-toi, la vie t’appelle », est un best-seller vendu à 250 000 exemplaires.
Une image d’identification
Voici qu’Émile, par sa seule existence, le ramène à l’âge qu’il devrait avoir. Il est directeur des laboratoires de recherche LMT, qui jouent un grand rôle dans la mise au point de la télévision. Il a été international militaire au rugby. C’est prodigieux. À la minute où Boris a connu cet homme bienveillant, balèze, ingénieux, il est devenu premier de la classe. Lui qui a appris à lire à 10 ans et demi parce qu’un petit Juif caché ne s’exposait pas à l’école, et qu’un tel enfant, confié plus tard à l’errance des centres, n’avait rien appris dans sa prison itinérante.
Avant l’arrivée d’Émile, en perdition, hors des apprentissages et ignorant des règles, il s’achemine vers une classe d’« attardés ». Émile n’est pas un père. Plutôt un Père Noël, qui amène un cadeau stupéfiant. Il lui offre une image d’identification. Depuis trois ans, Boris récupère à grandes enjambées ce que l’humanité lui a dissimulé. La boulimie d’apprendre le bouleverse.
1951, plaque tournante
Cette année 1951, où le commandant Cousteau engage sa première exploration des océans, est la plaque tournante de sa vie. Tout vibre. Le plan est défini. Il sera bienveillant, balèze et ingénieux. Il jouera au rugby comme Émile. Troisième ligne aile. Au lycée, puis au Paris Université Club. À 14 ans, il est plus grand que les autres et pèse 90 kilos. Le rugby tisse un fil qu’il ne rompra jamais. Il fera psychiatre pour comprendre la nuit et surtout pour être un peu scientifique et en parler avec Émile. Quoi qu’il arrive, il fera Émile.
Boris réfléchit intensément à ce nouveau monde. Il admire Jacquot, 24 ans, son oncle, l’un des trois survivants de la famille. Jacquot, par ses faits de résistance, donne une image inconnue des Juifs. Il fournit aussi « Vaillant », le journal le plus captivant. Jacquot l’emmène à la colonie de vacances Stella-Plage, où il est moniteur. C’est une structure communiste destinée aux enfants juifs survivants, que la Commission centrale de l’enfance, fondée par le père d’Alain Minc, a mise en place.
Stella-Plage ouvre une autre porte. Avec son copain Roland Topor, dont le rire soulève les meubles, il découvre des éléments tangibles de la judaïté, pour laquelle il a été condamné à mort à 7 ans et dont il ignore tout. Il existe une culture juive, de très belles chansons yiddish, des contes, une histoire captivante dans tous les domaines. Le mot juif désigne donc autre chose que la mort. Boris dévore les bibliothèques, autorisées ou non. Une place gratuite au Gaumont lui donne à voir « Monsieur Fabre », une biographie de l’entomologiste Jean-Henri Fabre. C’est une rencontre poignante quand on a passé une grande partie de ses premières années couché au sol à parler aux seules fourmis.
Une vision claire du monde
Le dévouement et la générosité parfument l’époque. Alors, il adhère à l’Union des jeunesses républicaines de France. Rue de Navarin, près du cirque Medrano, la cellule communiste lui dessine une utopie fortifiante. Il lit, argumente, écrit des articles. Il intervient au Festival de la jeunesse. La gaieté et l’amitié le portent. Tout est beau, même les filles. Mais s’il a besoin d’une vision claire du monde, il reste inadapté au dogme. Il ne croit pas aux brochures synthétiques de l’idéologie qui laissent accroire qu’on a lu le livre. Ce catéchisme profane n’est pas pour lui. De son parcours en marge, il garde au feu une réflexion autonome et un refus de la soumission. À ses doutes, on répond qu’il ne sait pas voir, qu’il est trop jeune. Pourtant, il a mille ans. Le communisme dure deux ans.
Boris préfère Zola, Jules Vallès, Dickens, les écritures d’engagement social. Il choisit plutôt Freud et Harry Harlow, le psychologue américain. Même si la tante Dora aurait vraiment préféré qu’il fasse le clown et joue à saute-mouton.
Cette année 1951 est une bénédiction. Elle dit tout. Il étudiera la médecine, sans avoir droit aux bourses puisque ses parents ne sont pas morts dans le convoi, mais ont simplement disparu, les 18 juillet et 25 novembre 1942. Il recevra de longues lettres de témoignage. Il parlera à des lecteurs qui refont cet étrange voyage avec lui. Il écoutera maints blessés qui le convaincront qu’un tel retour à la vie n’est pas un acte isolé. Il trouvera une forme de paix chez tous ces gens qui lui sourient comme s’ils voulaient l’embrasser.
Il se souviendra aussi de celui qui a dénoncé à la Gestapo, le 10 janvier 1944 à Bordeaux, un enfant de 7 ans, fils de Nadia et d’Aaron Cyrulnik, pour l’équivalent de 50 euros. Et le laissera enseveli aux vents de l’oubli. Une question dominera son chemin : comment fait-on pour vivre ensemble sans crimes ? Boris a 14 ans. Une saveur inconnue le grandit. Avec Émile le costaud savant, dans la mêlée du PUC, à la colonie de vacances de Stella-Plage, il goûte le droit d’être  un homme.

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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