Expatriation des jeunes : le grand enfumage

Charlie Hebdo – 7 août 2013 – Jean-Yves Camus
La fuite des jeunes cerveaux, préférant chercher fortune dans des eldorados plus « dynamiques » que la France, est l’un des credo préférés de la droite. Et, aussi, une belle escroquerie.
untitledLes jeunes doivent-ils quitter la France pour réussir ? Voilà une des antiennes de l’été, reprise par la presse et amplifiée par un certain nombre d’acteurs du secteur privé, pour qui rien ne peut surpasser le « rêve américain », ou, à la rigueur, ces eldorados de substitution que seraient le Canada, l’Australie, voire la Grande-Bretagne. Pour tous ces gens, la France est un pays foutu, un truc de vieux, un patelin improbable qui s’accroche à des lubies du genre avoir un salaire minimum, une protection sociale et un droit du travail. Bref, un endroit qu’il faut fuir séance tenante si l’on veut réussir dans la vie.
Navré, malis ce genre de discours nous reste en travers du gosier parce qu’il confond deux phénomènes. Le premier, évident, est que la France est un pays où la mobilité sociale ascendante régresse parce que ses élite s’autoreproduisent et que le chômage des jeunes crève les plafonds. Le second, parfaitement contestable, consiste à poser pour principe que les jeunes Français ne rêvent que de création de start-up, de carrières de traders, en somme de faire du fric le plus vite possible , avec le moins de contraintes possible.
Sans titre
Le premier problème doit se régler politiquement. Si un homme de gauche comme Stéphane Gatignon, le maire de Sevran, explique qu’il existe plein d’initiatives entrepreneuriales dans les quartiers mais que les charges pesant sur l’embauche sont trop élevées, soyons pragmatiques, écoutons-le sans tabous. Mais posons aussi correctement le second problème, celui de ceux qui préfèrent l’expatriation. Disons-le tout de suite, ils sont une minorité numérique et sociologique, parce que leur raisonnement est ultra-élitiste. Pour partir il faut être diplômé, voire sur-diplômé. Il faut avoir un petit pécule, un banquier qui suit, un point de chute en cas d’échec. Il faut être même faussement « bilingue ». « Partons vite à l’étranger » est audible à Sciences-Po ou à Dauphine, beaucoup moins à la porte des lycées techniques ou agricoles, des IUT ou de Pôle Emploi, ou se trouve une part, oubliée, de la jeunesse française.
expatriation Ce qui nous chiffonne aussi, c’est que pas mal de jeunes ont d’autre ambitions que de faire du pognon. Et si vous êtes un couillon qui préfère enseigner, être fonctionnaire – non pas pour la planque mais pour le goût du service public -, ou bien un de ces pauvres bouseux qui veut juste bosser dans sa région plutôt qu’au bout du monde, pour l’expatriation vous avez tout faux. Surtout si vous avez le mauvais goût de ne parler que le français et de vous trouver bien en France. Bêtement, parce que vous êtes nés là et que, tout en aimant voyager, tout en étant « ouvert aux autres cultures », comme on dit, vous voulez mettre en pratique le slogan «Volem viure al païs ». Pour un salaire décent et une vie simple que vous préférez, indécrottable que vous êtes, au mirage d’un loft à Manhattan ou d’une villa bruxelloise donnant sur le bois de la Cambre.
Le billet est plus vert ailleurs
Donc, cet éloge forcené du départ ailleurs nous gonfle. Surtout quand s’y ajoute une dose de récupération politique, comme celle qu’à osé un expatrié du suffrage universel le député Thierry Mariani. Que dit-il, l’ex Vauclusien, parti se faire élire par nos concitoyens de l’ex l’URSS et d’Asie ? Que « le gouvernement ne fait rien pour empêcher l’exode » et que « à défaut d’exporter ses produits, la France exporte ses talents », Mais au nom de quoi, Monsieur le Député, dans une économie libérale de marché comme celle que vous préconisez, l’État doit-il empêcher les citoyens de bouger à leur guise ? Et si la France ne vend rien à Moscou, Kiev, Bakou, Pékin et Tokyo, pourquoi avoir quitté votre ville d’Orange ? Ne serait-ce pas parce qu’un nommé Jacques Bompard, ancien lepéniste devenu « identitaire », allait à coup sûr gagner votre circonscription en parlant à ses administrés de leur avenir chez eux plutôt que comme homme d’affaires ailleurs ?
Du boulot ici aussi. Maintenant. Après, choix en main, chacun fait comme il veut.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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