1973-2013 : Etre heureux et oser le dire

LE MONDE | 29.07.2013  | Par Benoît Hopquin et Pascale Robert-Diard

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La une du monde du 27 mars 1973. |

Une recherche dans les archives du journal, et soudain cette « une » du Monde du 27 mars 1973. Sous la manchette consacrée aux turbulences récurrentes de la planète, ce titre insolent, incongru, qui barre presque la moitié de la page : « Des gens heureux ». Comme s’il voulait s’excuser de tant d’audace, le texte qui introduit la série de trois articles signés Jean-Claude Guillebaud explique : « Le bonheur n’a pas très bonne réputation pour ce qu’il suggère d’immobilité consentie. (…) Confesser un bonheur individuel serait une manoeuvre suspecte. »
A l’origine, il y avait eu un coup de sang de Jacques Fauvet, le directeur du journal. Agacé de la sinistrose nationale, il convoqua le jeune reporter. « Dans ce fichu pays, il doit bien y avoir des gens heureux. Guillebaud, trouvez-les ! Vous avez trois mois ! » Et le journaliste les trouva, bien sûr : un couple d’agriculteurs et ses huit enfants, un prêtre-ouvrier et une enseignante en banlieue.
Quarante années ont passé, et le bonheur a toujours aussi mauvaise réputation. Des décennies de crise auraient même rendu cette revendication indécente. Entre récession et chômage, la France se donne mille raisons d’être d’humeur chagrine. Cavaliers de l’Apocalypse, les médias relaient à l’envi cette névrose collective. Les étrangers se moquent. Le New York Times ironise sur le « nombrilisme bougon » du pays. Dans les sondages, il figure parmi les pays les plus pessimistes de la planète, derrière l’Afghanistan.
Et pourtant, quand on les interroge sur leur propre sort, les Français s’estiment satisfaits et, osons le mot, « heureux ». Cette schizophrénie avait déjà été relevée en 1973 : « Le bonheur, qui est en général silencieux et peu remuant, n’est pas pittoresque… D’où le plus étonnant des paradoxes : voici un concept qui déchaîne toutes les passions, mais dont le contenu n’intéresse que les naïfs. On préfère parler du bonheur aux Français que de les écouter raconter le leur. » Bref, y penser toujours, n’en parler jamais. Raison de plus pour le débusquer à nouveau et obéir quarante ans après à l’injonction de Jacques Fauvet.
Comme en 1973, ils ne furent pas si difficiles à trouver, ces gens heureux, chacun à leur manière. Le plus simple fut de renouer avec les premiers interlocuteurs de Jean-Claude Guillebaud, la famille de Conti. Hier parents, aujourd’hui arrière-grands-parents, leur bonheur n’a pas vieilli. Nous en avons rencontré d’autres, des gens qui savent faire palpiter la vie. Nous avons essayé à notre tour de rendre le son cristallin de leurs mots.
Le bonheur n’est pas un jugement moral. Il peut être égoïste ou altruiste, intérieur ou rayonnant. « Ce ne sont ni des symboles ni des leçons, écrivait Le Monde en 1973. Chaque cas vaut ce que peut valoir un témoignage particulier. C’est-à-dire tout compte fait beaucoup plus… »
Benoît Hopquin Journaliste au Monde
Pascale Robert-Diard Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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