Les mots de l’été par Didier Pourquery : Chassé-croisé

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On se demande souvent ce que font les vacanciers l’été pour le week-end. En effet, puisqu’ils sont en vacances, le week-end, c’est un peu tous les jours. Les vacanciers ont donc inventé un grand jeu national, routier et même autoroutier : le chassé-croisé.
Il en existe plusieurs sortes : le chassé-croisé simple, qui se joue les week-ends ordinaires (on quitte la maison de location le samedi, et hop ! les bouchons), et les chassés-croisés qui comptent double.
Ces derniers ont lieu autour du 14 juillet, du 15 août et, bien entendu, le dernier samedi de juillet (ou le premier samedi d’août, selon les cas). Les médias qualifient ces chassés-croisés de  » traditionnels « . Pourquoi ? Mystère. En tout cas, on parle dans les journaux du  » traditionnel chassé-croisé du 15 août «  un peu comme s’il s’agissait d’une grande fête votive, d’un pardon breton sur roues, d’un pèlerinage. Alors que nous le savons bien, il n’en est rien. Il s’agit bien d’un grand jeu dont le but est assez simple : battre le record annuel de bouchons cumulés.

chassé croiséembouteillages

Ah, ce concept de  » bouchons cumulés « , comme il est mystérieux ! Quel est le malade (un ingénieur des Ponts un peu fou, sans doute) qui a inventé de mettre bout à bout tous les embouteillages à un moment donné sur les autoroutes de France ? Non seulement de les additionner, mais aussi de les comparer d’une année sur l’autre. Comme si cela aidait celui qui, entre Niort et Bordeaux par exemple, apprend qu’il fait partie d’une immense congestion de plusieurs centaines de kilomètres.
Le présentateur du journal du soir à la radio cette année, déclarait le 3 août, un peu triste, qu’on avait atteint 828 km de bouchons cumulés au plus fort de la journée, davantage que l’an dernier (825), mais moins que lors du record de 2011 (près de 850). Quand même, le samedi 3 août a été classé  » noir « , ce qui, pour le jeu du chassé-croisé, n’est pas si mal.
Tout vient du quadrille
Reste la vraie question, la seule qui compte désormais pour les week-ends à venir : à quand les 1 000 kilomètres d’embouteillages ? Là, ça aura de la gueule. Sans parler du record de pollution dans le couloir rhodanien, de l’envolée du monoxyde de carbone, de l’ozone en folie, des poumons en détresse sur les bords d’autoroute…
Mais le nom de ce jeu, alors : pourquoi  » chassé-croisé  » ? Cela vient du quadrille, oui, de la danse. On est ailleurs, là, dans le léger. Il s’agit d’une figure où les cavaliers se placent derrière leurs cavalières, ils font un pas chassé à gauche, pendant qu’elles, toutes gracieuses, font un pas chassé à droite, avant que tout le monde ne revienne au point de départ. Le chassé-croisé routier fait lourdaud quand on se souvient des bals du Second Empire ; vous parlez d’une choré !
Au figuré, le chassé-croisé évoque bien sûr le mouvement de personnes qui se croisent sans se rencontrer, mais aussi l’échange réciproque de deux choses ou de deux situations. Le chassé-croisé des ministres est un cliché assez usité. Dans ces moments-là, il y en a toujours un qui fait la tête. Un peu comme pendant les week-ends d’été. J’étais en vacances, je ne le suis plus, à toi de louer, à toi de jouer.
Les mots de l’été Didier Pourquery août 2013 © Le Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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