Témoignage de Gilka, 89 ans, une artiste qui relate « sa descente aux  » enfers  » » dit-elle

Rue 89 31/08/2013

L’été où Gilka, 89 ans, est partie en maison de retraite

Cette ancienne danseuse a désormais sa chambre à la résidence Jasmin. Tout a commencé, ou fini, le 1er octobre 2012, quand elle est « tombée dans la planète grise ». Entretiens, avant et après.

arue89_gilka_1200_04.jpg a la résidence

Ce qu’elle a de plus beau, ce sont ses cheveux épais et très blancs. Ce qu’elle a de plus remarquable, sa silhouette. C’est un morceau comme on dit. Une grande femme imposante avec un port de danseuse, qui marche droit, les fesses et l’estomac serrés. A presque 90 ans, elle peut encore toucher ses pieds avec ses mains, les genoux tendus.
Quand elle se met à parler, elle module et elle mime ses personnages avec intelligence. Cette femme est moderne et drôle, sorte de Brigitte Fontaine en plus structurée.
Je l’avais croisée plusieurs fois, surtout à des enterrements. Elle arrivait toujours comme une tornade invincible. Quand j’ai su qu’elle s’apprêtait à partir dans une maison dans l’Yonne, une résidence au nom de fleur où les vieux attendent, j’ai voulu savoir ce qu’elle ressentait.
Nous nous sommes vues deux fois, avant et après le départ. A chaque rendez-vous, Gilka a forcé sa parole pendant deux heures jusqu’à une saturation physique totale (« Il va falloir que vous partiez maintenant, je suis fatiguée »). Elle dit que « c’est de la politesse » de se montrer sous un bon jour. Sa mère était comme ça aussi : elle faisait des mondanités même quand son corps n’en pouvait plus. Une fois la porte fermée, elle s’écroulait.

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Gilka dans son appartement à la résidence Jasmin (Audrey Cerdan/Rue89)
 Diapo sonore Vidéo sur la descente aux enfers de Gilka
 « J’étais dans les arts »
A chaque fois, pour nos rendez-vous, Gilka m’a donné des instructions très précises pour arriver jusqu’à elle, « à ce moment-là, surtout, tournez à gauche », comme si elle percevait le monde actuel comme un nid de pièges.
Gilka est une artiste (elle dit « j’étais dans les arts »). Son père était un grand musicien célèbre, compositeur, sa mère une « excellente » pianiste avec une immense capacité de travail. Ses parents ne l’ont pas mise à l’école, pour ne pas la « polluer » mais ils l’ont regretté plus tard : la mémoire s’entraîne avec les tables de multiplication.
Elle a commencé à 4 ans par le piano : « Je faisais une heure de gammes et une heure d’arpège par jour. » Plus tard, il y a eu la danse. La cinquantaine passée, c’est surtout la peinture qui l’a animée. Son maître, trop peu connu en France, est le peintre Albert Gleizes. Son cubisme a structuré toute sa vie.
Elle a aussi eu quatre enfants et un mari qui est mort il y a 23 ans.
Pour Gilka, la vieillesse est une « planète grise »
« Vous êtes dans du coton »
La première rencontre a eu lieu chez elle, à Levallois (Hauts-de-Seine), début juillet. Trois semaines avant son départ en maison. Je la dérangeais un peu : elle m’avait oubliée et quand je suis arrivée, elle était en train de mettre dans des enveloppes de petits cartons oranges sur lesquels étaient écrites ses nouvelles coordonnées. Elle m’en a donné un.

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En août, c’est donc à la résidence Jasmin qu’il faudra la contacter. La maison se situe à 1h45 de Paris. Ce jour-là, Gilka avait aussi oublié un rendez-vous avec son amie Marie-Christine et elle n’arrêtait pas de dire que la vieillesse rendait con.
1  – Rue89 : La vieillesse, ça rend quoi d’autre ?
Gilka : Je vais essayer de vous l’expliquer, mais c’est très difficile, vous constaterez ça quand vous serez vieille à votre tour. C’est difficile parce que la situation où j’arrive maintenant, il n’y a pas de mot. Cela n’existe pas. C’est une situation que personne ne peut soupçonner. C’est comme une femme qui n’a pas eu d’enfant, elle ne sait pas ce que cela fait de sentir bouger dans son ventre.
Moi j’ai été élevée avec l’idée qu’on a qu’à vouloir pour faire. Cette idée, cela a été ma direction jusqu’à mes 88 ans. Mais le 1er octobre 2012, je suis tombée dans ce que j’appelle « la planète grise ». Jusque-là, vous pouviez me demander de servir un repas pour 150 personnes, de faire un ballet immédiatement ou une conférence. Du jour au lendemain, mais alors vraiment je peux même dire d’une heure à l’autre, je me suis trouvée dans un autre état. Je n’ai presque plus vu du tout, ni entendu. Tous les sens ont baissé. Et les mots sont devenus mous, ils n’avaient plus le relief d’un mot. C’est horrible, vous ne pouvez pas vous imaginer quand d’un seul coup vous sentez toutes vos forces, toute votre volonté, toute votre vie qui plongent. Vous êtes dans du coton. Chez moi, comme toujours, c’est arrivé d’un coup. Mais chez d’autres, c’est peut-être plus progressif.

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Les mains de Gilka (Audrey Cerdan/Rue89)
Sur la planète grise, vous êtes là, mais vous n’avez pas plus le droit à un mot ou une intention. C’est terminé. Si vous voulez quelque chose, on vous murmure à l’oreille que c’est maintenant impossible : « non, tu ne feras pas ça », « non, tu ne liras pas ce livre », « non, tu ne te lèveras pas de ce fauteuil ». Et ça à longueur de secondes.
A 96 ans, ma mère m’avait dit dans son fauteuil, et alors que ce n’était pas du tout son genre, qu’elle s’ennuyait. C’est bien la première fois de ma vie que j’entendais ma mère dire ça. Eh bien je peux vous dire que depuis six mois, je ne m’ennuie pas, je m’emmerde.
Ce n’est pas reposant ?
Je n’ai jamais rêvé de me reposer. Je ne suis bien dans mon fauteuil que deux minutes. Après j’ai envie de me lever pour faire quelque chose. Alors je me lève. Mais comme tout est brouillé, je fais énormément d’efforts pour rétablir tout ce que je regarde et ça fatigue. Alors je me rassois.
Et pour une danseuse, est-ce que c’est particulièrement dur de se voir vieillir dans la glace ?
Je ne vais pas dire que c’est dur, parce que ce serait de l’orgueil. Moi j’ai été relativement pas mal, comme tout le monde quoi et c’est déjà une chance. Mais ce n’est pas une finalité d’être jolie dans la vie. Il faut être bon, il n’y a que ça qui compte, c’est l’essentiel. Moi j’ai toujours aimé les hommes grands et bons. Maintenant il faut quand même essayer d’entretenir une certaine propreté quand on est vieille, je veux dire mettre un petit peu de parfum, si possible, même si c’est dur de ne pas se tromper avec l’huile d’olive.
Que ressentez-vous à l’approche du départ en maison de retraite ?
Je suis contente d’y aller parce qu’il y a eu quand même beaucoup de choses différentes depuis que je suis née en 1924, ne serait-ce qu’Internet ou les portables. Finalement, votre génération parle vite, elle a des moyens que nous ne connaissons pas et moi je suis contente de partir dans une maison où il n’y aura que des personnes de mon âge, et une équipe de jeunes pour nous aider. Dans un endroit où je ne vais plus être en ville, avec une vue sur cet immeuble blanc qui me brûle les yeux.
La maison de personnes âgées est décorée d’orange pâle, jaune pâle et vert pâle. Je vous assure, quand on arrive dans une maison de vieux, ces couleurs-là, c’est agréable. Dans le restaurant, une salle longue, il y a un grande table au milieu pour 90 personnes. Il y a aussi des petites tables le long du mur pour recevoir ses enfants.
2 / Le choc du déménagement
« Déménager à 89 ans, ce n’est pas recommandé »
Deuxième rendez-vous : le 28 août, un mois pile après son arrivée à la maison de retraite. Le bâtiment allongé, sorte d’immense pavillon, fait face à un champ de blé dénudé, la sensation d’isolement doit être reposante et angoissante en même temps. Gilka nous reçoit en robe jaune pâle, couleur du coin. Elle grignote avec ravissement des macarons (« Tous les vieux aiment les trucs sucrés »).
Elle sert du sirop de fraise : « Je n’ai que ça. » Gilka explique qu’il y a une navette pour aller à Leclerc, mais que « ces milliers de petits produits dans les rayons » lui donnent maintenant le tournis. Elle a l’air bien. Mais cela ne fait que deux jours, dit-elle, qu’elle est redevenue elle-même.
Comment allez-vous ?
Gilka : Depuis deux jours, ça va. Avec le choc du déménagement, je me suis retrouvée pendant quatre jours comme une petite fille de 5 ans. A tel point que je ne savais pas qu’il fallait se laver, je ne savais pas qu’il fallait manger, je ne savais plus rien, cela a été horrible, c’est une descente aux enfers. J’ai été transplantée ici, comme une plante qu’on a replantée mais qui n’a pas prise.
J’ai vécu une désincarnation, ou au contraire une réincarnation – pas en un animal mais presque. J’étais dans un état inexplicable. Ma fille a fini par me dire d’accepter ma condition et ma vieillesse. Et c’est seulement au bout de quelques jours que cela a été possible.
J’ai réalisé que j’étais toute seule et que si je ne faisais pas quelque chose, personne ne ferait rien pour moi. Puis, la chatte m’a demandé à manger.
Une nuit, j’ai décidé d’essayer de me décontracter. J’ai fait des exercices. De quart d’heure en quart d’heure, les choses ont commencé à s’éclairer. Et puis petit à petit, c’est revenu. J’ai eu faim, j’ai remangé. J’ai même fait la connaissance de personnes. Déménager à 89 ans, ce n’est pas recommandé, parce que vous perdez tous vos repères alors que vous ne voyez plus. J’étais bourrée de repères, moi, à Levallois.
Avec la vieillesse, je m’attends encore à des choses peut-être pires, je ne sais pas. A mesure qu’on avance on découvre des choses, des nouvelles incapacités, et des nouvelles distorsions, l’usure qui progresse.
Qu’allez-vous faire dans cette maison de retraite ?
Je ne peux plus lire, c’est ça qui est le plus terrible. Le moindre livre ouvert me donne envie de vomir. J’avais beaucoup de livres qu’on a pour la vie, dans lesquels on revient, on se ressource, j’aurais été contente de relire des phrases intéressantes de ces livres.
Je fais un peu de point de croix parce que j’y arrive encore. Je fabrique des dessous de bouteille avec des mots rigolos dessus [« Bof », « Elle », « Où », « Stop“]. Je m’aide du toucher et de mon sens des proportions. C’est une occupation, voilà c’est exactement le mot. Sinon je me tue. Mais comme je suis religieuse, je ne veux pas me tuer. Je pense que Dieu nous a faits et qu’il faut attendre.
Sérieusement, je ne sais pas ce que je vais faire de mes journées. Quand vous allez sortir, vous allez voir des dames et des messieurs à la porte, ils sont tous là comme ça et ils vous regardent comme ça et je me dis : ‘Mon Dieu y en a peut-être encore pour dix ans.’
Moi je serais ravie de mourir, ravie. J’ai eu une vie passionnante. J’ai connu des gens passionnants.
C’est quoi une vie passionnante ?
J’ai beaucoup travaillé. Quand j’étais jeune, j’ai fait des sacs pour financer ma vie à Paris et j’ai pris des cours de peinture chez Lhote. Pendant trois ans, à la cinquantaine, j’ai dormi quatre heures par nuit pour faire travailler ma troupe de danse. Au point de faire une crise de tétanie pendant plusieurs heures. A l’époque, je vivais sur un bateau et je faisais le dîner tous les soirs pour dix personnes. Le matin, je me levais à 6 heures pour nettoyer la salle de danse. Je faisais les décors, les costumes, les chorégraphies. C’était des thèmes travaillés. C’était un rythme dingue.
J’ai eu quatre enfants aussi, dont un qui a été malade pendant douze ans. A la maison, avec eux, il y avait une atmosphère, un accueil. Vous pouviez travailler beaucoup, ça donnait un confort de cœur. Parce qu’il y a quelque chose de joli qui traîne dans la maison quand il y a des enfants, vous voyez, quelque chose de très joli qui se faufile de partout. Les chagrins, on en a bien sûr, n’ont alors pas la même couleur.
Les bons moments de la vieillesse, ce sont les moments où l’on se souvient de tout ça.
Les enfants, ça aide à ce stade de la vie ?
Je n’ai plus d’enfants. Je suis devenue l’enfant de mes enfants, je suis leur bébé. A mon âge, il n’y a plus d’autorité, le rapport est inversé. C’est bien et on a besoin d’être près d’eux, mais c’est triste d’être si vulnérable.
Mais heureusement, j’ai de la chance, j’ai un ami qui est aussi un élève et qui me regarde encore comme un professeur. C’est mon dernier élève. C’est très agréable de recevoir des compliments et de ne pas se faire plaindre par tout le monde.
Vous avez peur de mourir ?
Non, je crois que je suis courageuse. J’assume, j’ai été élevée comme ça. Après la mort, je vais trouver une situation qui ne sera pas comme celle-là et là je suis prête à la vivre. Qu’est-ce qu’on va me proposer ? Peut-être rien. Si c’est pour être dans un cercueil et ne pas en bouger, ça m’emmerde déjà. Mais on va peut-être nous demander de faire des choses très difficiles, eh bien on les fera.
Au fur et à mesure que tu vis, tu te rends compte de comment marche le système de la mort et de la vie, le rythme des arrivées et des départs. Ce n’est pas une éducation, mais presque, y a quand même quelque chose qui se passe en voyant les autres vivre et mourir. Je me dis que j’ai été très gâtée dans la vie. J’ai eu un mari formidable, un père qui m’a transmis les bonnes valeurs. J’ai eu une vie mouvementée, arrachée, difficile, et maintenant je pense à la prochaine aventure.
Le tricycle électrique
Gilka dit aussi qu’elle marche chaque jour deux kilomètres jusqu’à la forêt. Bientôt elle aura aussi un tricycle électrique.
La dernière fois, elle a rencontré un couple de papillons blancs qui l’a fait glousser parce qu’elle les perdait de vue tout le temps et elle les appelait à voix haute.
Tant qu’elle pourra sortir et discuter avec eux, tout ira bien.
La vue de Gilka depuis sa fenêtre à la résidence Jasmin (Audrey Cerdan/Rue89)

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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