Appareil médiatique : Potins, rumeurs, ragots, buzz : ne tombez pas dans le panneau !

jc-guillebaud_460x306.jpg SONouvel Obs  28-08-2013

Jean-Claude Guillebaud taille des croupières à un appareil médiatique qui, sans cervelle ni pilote, n’a plus rien à voir avec le journalisme…

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Comment ne pas être troublé lorsqu’on apprend que tel ministre anxieux passe du temps à vérifier comment il est traité sur Twitter ? (DPA/MAXPPP)
C’est la supplique qu’on est tenté d’adresser aux responsables politiques en général, et à ceux de gauche en particulier. Jour après jour, en ce milieu du mois d’août, nous les avons vus se faire calotter une fois encore par ce gros appareil médiatique – surtout audiovisuel et numérique – qui, sans cervelle ni pilote, n’a plus rien à voir avec le journalisme.
Combien de potins, de ragots, de buzz aussi stupides les uns que les autres auront-ils dû affronter ? Combien de supputations sans lendemain et de rumeurs sans autre intérêt que d’alimenter un bruit de fond ? Moscovici a-t-il revu à la baisse ses prévisions de croissance ? Le chien de Michèle Delaunay a-t-il mordu un enfant ? Christiane Taubira a-t-elle mal répondu au « New York Times » ? François Hollande est-il classé comme le « pire homme politique du monde » sur Internet ? Manuel Valls est-il accro aux médias ?
On pourrait prolonger à l’infini cette liste d’agressives fadaises qui bourdonnent comme des mouches dans l’air du temps. Lorsqu’elle était au pouvoir, la droite subissait le même pilonnage. Quelle que soit notre famille politique, nous devrions réagir plus fortement en voyant notre démocratie victime de la montée en puissance de ces envahissants bavardages.
Hier encore, souvenons-nous, on expliquait doctement que le temps était venu de la « démocratie d’opinion », et qu’il fallait s’en accommoder. Versatile, bavarde, émotive, pressée, ladite démocratie n’était jamais, ajoutait-on, que la traduction politique d’un nouvel âge technologique. Nous n’en sommes plus là. Ce n’est plus d' »opinion » mais bien de démolition qu’il faudrait parler.
Car, enfin ! Comment ne pas être troublé lorsqu’on apprend que tel ministre anxieux passe du temps à vérifier comment il est traité sur Twitter ? Comment ne pas compatir en voyant ces élus suivis en permanence, filmés, et anonymement fustigés sur les réseaux sociaux ? On nous assure qu’ils paient ainsi la rançon de leur pouvoir et de leurs privilèges ? En est-on si sûr ? Ce pouvoir qui leur a été délégué, n’est-on pas en train de le leur retirer comme on tire un tapis, au cirque, sous les pieds d’un clown blanc ?
Le réflexe qui nous habite est paradoxal. Alors même qu’il nous fallait avant-hier résister bec et ongles aux empiétements du politique, opposer notre liberté citoyenne et notre esprit critique à son pouvoir, les choses se sont inversées. Le politique apparaît désormais comme une petite chose fragile, assiégée par ces clameurs confuses qui ajoutent leurs effets à ceux que produit déjà l’arrogance de la finance.
C’est un comble ! La démocratie représentative a déjà besoin d’être protégée par les citoyens que nous sommes. La presse écrite, dont on sait qu’elle va mal et qui cherche à se refonder, pourrait trouver là une vraie mission d’intérêt public : réintroduire un minimum de distance, de réflexion, de continuité conceptuelle en lieu et place de ce déferlement.
Car, on l’aura compris, les milliards d’injonctions qu’éjaculent en permanence la grosse machinerie médiatique et les réseaux sociaux ont ceci de particulier qu’elles sont réversibles. En un tournemain, elles peuvent changer de sens et de ton à la manière d’un bateau qui vire lof pour lof.
On l’a encore vérifié ces jours-ci. François Hollande échoue, puis il réussit. La croissance est en berne puis elle repart, clame-t-on partout à quelques heures d’intervalle. En réalité, entre une information et son contraire, il n’y a que l’épaisseur du trait. Mais la grosse machine n’en a cure. Elle mouline du vent.
Devant tant de folie, il ne s’agit pas d’être consterné mais en colère et déterminé…
Jean-Claude Guillebaud
Cette chronique a été publiée dans le « Nouvel Observateur » du 22 août 2013

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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