Fausse rumeur – Une de plus ! : Christiane Taubira et « son fils en prison » – décryptage

Le Nouvel Obs le 30-08-2013 Par Aurore Van de Winkel Docteur en info/communication
5241377099777.jpg auroreLE PLUS. Une lettre qui met en cause Christiane Taubira circule sur internet depuis plusieurs mois. Une mère raconte avoir perdu son fils, qui aurait été assassiné par le fils de la ministre de la Justice. Un faux témoignage qui cherche à décrédibiliser la Garde des Sceaux. Explications avec Aurore Van de Winkel, docteur en information et communication et auteure de « Gérer les rumeurs, ragots et autres bruits ».
C Taubira
La garde des Sceaux Christiane Taubira au TGI de Perpignan le 30 juillet 2013 (P.RODRIGUEZ/SIPA)
Depuis mai 2013, circule via les réseaux sociaux une étrange lettre :  Lettre à Mme Taubira
Chère madame,
 J’ai vu votre protestation énergique devant les caméras de télévision contre le transfert de votre fils de la prison de Arlon à la prison de Leuven. Je vous ai entendue vous plaindre de la distance qui vous sépare désormais de votre fils et des difficultés que vous avez à vous déplacer pour lui rendre visite.
 J’ai aussi vu toute la couverture médiatique faite par les journalistes et reporters sur les autres mères dans le même cas que vous et qui sont défendues par divers organismes pour la défense des droits de l’homme, etc. Moi aussi je suis une mère et je peux comprendre vos protestations et votre mécontentement. Je veux me joindre à votre combat car, comme vous le verrez, il y a aussi une grande distance qui me sépare de mon fils.
 Je travaille mais gagne peu et j’ai les même difficultés financières pour le visiter. Avec beaucoup de sacrifices, je ne peux lui rendre visite que le dimanche car je travaille tous les jours de la semaine et aussi le samedi et j’ai également d’autres obligations familiales avec mes autres enfants.
 Au cas où vous n’auriez pas encore compris, je suis la mère du jeune que votre fils a assassiné cruellement dans la station-service où il travaillait de nuit pour pouvoir payer ses études et aider sa famille. J’irai lui rendre visite dimanche prochain. Pendant que vous prendrez votre fils dans vos bras et que vous l’embrasserez, moi je déposerai quelques fleurs sur sa modeste tombe dans le cimetière de la ville.
Ah j’oubliais, vous pouvez être rassurée, l’État se charge de me retirer une partie de mon maigre salaire pour payer le nouveau matelas de votre fils puisqu’il a brûlé les deux précédents dans la prison où il purge sa peine pour le crime odieux qu’il a commis.
 Pour terminer, toujours comme mère, je demande à tout le monde de faire circuler mon courrier, si intime qu’il soit. nous parviendrons ainsi peut-être à arrêter cette inversion des valeurs humaines. Les droits de l’homme ne devraient s’appliquer qu’aux hommes droits.
 Edith Besançon 10 Montée Beaumur 38200 Vienne 04.74.85.07.64 06.22.59.33.40
 Un témoignage fictionnel et moralisateur
 Ce message est mensonger. En fait, il s’agit d’un glurge, une sorte de légende urbaine moralisatrice.
 Le glurge prend la forme d’une lettre se diffusant en chaîne. Il reprend le plus souvent un témoignage émouvant mais fictionnel amenant ses lecteurs à adhérer à une morale conservatrice.  Le témoignage qu’il relate est présenté comme véridique, or aucune source ne vient l’étayer. Il est difficile d’en trouver l’auteur et son authenticité après enquête est très douteuse.
 Ce glurge a la particularité de mentionner une politicienne connue et donc peut avoir des répercussions sur sa réputation.
 Ce récit, très émouvant, nous amène à prendre parti et à partager une indignation concernant une justice à deux vitesses et des droits de l’homme qui pénalisent les victimes. Il explique que l’une des représentantes de l’autorité française et ministre de la Justice de surcroît ose se plaindre de la situation de son fils alors que ce dernier est un criminel et un meurtrier.
 Cette situation choque puisque la mère de la victime est, elle, dans une situation précaire, doit gérer sa douleur seule et n’a pas la possibilité que sa plainte soit entendue par les médias. Elle est donc obligée de faire appel aux médias officieux que sont les réseaux sociaux, les mails, etc., médias qui contrairement à la presse sont considérés comme indépendants et non soumis à la censure.
Plusieurs versions similaires circulent sur le web
 C’est l’histoire de David contre Goliath. Le petit, toujours victime qui clame l’injustice du monde et l’indélicatesse des puissants associés à des criminels. Comment ne pas être touché par ce récit, ne pas se mettre à la place de cette mère en se demandant comment, dans le même cas de figure, on pourrait soi-même réagir ? Le lecteur est amené, par le récit et l’émotion qu’il suscite, à se mettre à la place de cette femme et donc à s’opposer à la ministre, représentant l’autorité officielle.
 Et pourtant ce récit ne serait pas français à l’origine et ne concernait pas Madame Taubira. Nous pouvons ainsi retrouver sur internet une version espagnole de ce témoignage datant de décembre 2009 dans laquelle le fils a été victime d’une bombe posée dans une voiture par l’ETA.
 Il existe une version péruvienne de février 2010 concernant la mère d’un terroriste membre du sentier lumineux et une version argentine de mai 2010 signée par une certaine Julia E. Fabiano. Ce récit serait aussi passé par la Belgique puisque la ville de Louvain est mentionnée en Néerlandais Leuven.
 Ces versions ne mentionnent pas le nom de la mère du meurtrier et dénoncent plutôt le terrorisme. Elles ont été remaniées afin que le bourreau devienne le fils d’une figure d’autorité officielle. Beau retournement de situation !
 Ce témoignage contient des éléments illogiques : comment une Française pourrait payer avec ses impôts les fournitures de prisons belges ? De plus, il n’existe aucune information concernant un éventuel fils de Madame Taubira en prison, ni d’épanchements de la ministre sur ce sujet dans les médias.
 Une lettre tombée dans un contexte particulier
 Cela n’arrête toutefois pas ceux qui croient en cette histoire qui s’imaginent que l’information a été censurée et cachée au grand public. Le soupçon de « on ne nous dit pas tout » plane ainsi sur la lettre. Ils en oublieront d’ailleurs de vérifier les faits car peu importe leur véracité, transmettre cette lettre leur permet de diffuser un message qui a de la valeur à leurs yeux : le partage d’un sentiment d’injustice. En la transférant, ils participeront au cri de colère de celle qui écrit la lettre, ils amplifieront sa voix. Ensemble, ils pourront se faire entendre !
 Le glurge permet ainsi de parler de ses préoccupations mais aussi de partager ses valeurs, de vérifier auprès de ses proches qu’ils partagent les mêmes, de montrer sa solidarité envers ceux qui sont considérés comme victimes et d’affirmer son identité en s’opposant à un bouc émissaire, ici la famille Taubira, représentant l’autorité, voire les Français de couleur.
 Pourquoi ce message a-t-il mentionné Madame Taubira, Garde des sceaux et ministre de la Justice ?
 La version française datant de mai 2013, nous sommes alors en pleine crise liée au débat concernant le mariage pour tous, divisant la France en deux, et au moment de l’adoption de la loi Taubira qui permet aujourd’hui aux homosexuels de se marier. Au même moment, les directeurs d’institutions pénitentiaires font grève, protestant contre une réforme pénale annoncée par Taubira et qui propose d’éviter la prison pour les coupables condamnés à des peines inférieures à cinq ans.
 Si on lit la lettre dans ce contexte, le lecteur peut se dire que Madame Taubira doit faire cette réforme pour son fils. Représentant l’autorité et surtout la justice, ce serait un comble, si elle demandait des passe-droits pour un membre de sa famille prisonnier. Or, rappelons le, aucun fils ne Madame Taubira ne purge de peine de prison.
 Christiane Taubira, cible de la droite conservatrice
 De gauche mais avec des prises de position personnelles qui n’entrent pas dans une logique de parti, Madame Taubira a toujours combattu pour l’égalité des droits pour tous, était contre la loi visant à restreindre les signes extérieurs de religion et a milité pour la reconnaissance de la traite des êtres humains et de l’esclavage comme crime contre l’humanité, attribuant cette pratique aux Européens. Elle est souvent la cible de la droite la plus conservatrice et de l’extrême-droite l’accusant de faire passer les droits de personnes considérées comme étrangères car de couleurs au détriment des Français de souche.
 Elle est noire et nous pouvons déceler un message raciste implicite à ce récit puisque c’est un nom français de métropole dont est affublée la mère de la victime et que le meurtrier est de couleur. Certains pourront généraliser le meurtre et la prison comme étant le fait de gens de couleur.
 Enfin, il y a eu un amalgame : une ancienne Garde des sceaux et ministre de la Justice en 2007, Rachida Dati a, elle, bien eu un membre de sa famille en prison : son frère Jamal Dati condamné pour violence. Outre la similitude de leur fonction, ce sont deux femmes françaises de couleur. Ces deux aspects ont pu semer le trouble et participer à la renaissance et à l’adaptation de ce faux témoignage.
 Sources :
 Van de Winkel, Aurore, « Gérer les rumeurs, ragots et autres bruits », Liège, Edipro, 2012.
 AFP, « Jamal Dati, frère de Rachida Dati condamné à deux ans de prison ferme », http://www.lepoint.fr/societe/jamal-dati-frere-de-rachida-dati-condamne-a-2-ans-de-prison-ferme-14-03-2012-1441230_23.php, publié le 14 mars 2012, dernière consultation le 28 août 2013.
 Anonyme, Durisima Carta, publié 27 août 2010, dernière consultation le 28 août 2013.
 Différents auteurs, « Lettre d’une mère », publié le 21 novembre 2012, dernière consultation le 28 août 2013.
 Auteur anonyme, « Los Derechos Humanos son para los humanos derechos », mis en ligne 16 février 2010, dernière consultation le 28 août 2013.
 Négroni, Angélique, « Christiane Taubira, pris au piège des prisons », publié le 27 mai 2013, dernière consultation le 28 août 2013.
 Unjubilado, « Carta de una madre a otra madre en el País Vasco », mis en ligne 26 décembre 2009, dernière consultation le 28 août 2013.
Édité par Rozenn Le Carboulec  Auteur parrainé par Audrey Salor

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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