« L’attachement » : Chez les chiens, comme chez les humains, l’attachement est indispensable au développement de l’être

LE MONDE | 22.08.2013 |

« L’attachement ne s’explique pas seulement par une nécessité vitale »

 » …On pourrait imaginer que plus les animaux deviennent intelligents au cours de l’évolution, moins l’attachement va leur être nécessaire. Or, c’est l’inverse qui se produit : les espèces chez lesquelles l’attachement est le plus fort sont celles qui vont le mieux réussir au plan cognitif… »

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Chez les chiens, comme chez les humains, l’attachement est indispensable au développement de l’être selon le vétérinaire Claude Béata. | AFP/FRANCK FIFE
Claude Béata est vétérinaire comportementaliste. Auteur d’un premier ouvrage sur La Psychologie du chien (Odile Jacob, 2004), il poursuit sa réflexion sur l’attachement dans un livre à mi-chemin entre la science et la philosophie, Au risque d’aimer. Des origines animales de l’attachement aux amours humaines (Odile Jacob). Il y démontre que cette émotion positive est indispensable au développement de l’être.
Pour de nombreux animaux comme pour l’homme, l’attachement est une nécessité vitale. Pourquoi ?
En nombre d’espèces et de populations, les insectes sont les grands vainqueurs dans l’occupation de notre planète. A une restriction près : pour ce que nous en savons, l’individu, chez eux, n’existe pas. Dans le monde des êtres vivants, pour lesquels exister est aussi une aventure individuelle, l’attachement représente un gain évolutif indéniable. Car dans ce cas, chaque individu compte, et, pour pouvoir survivre, il faut qu’il compte plus que tout au moins aux yeux de quelqu’un. Chez les oiseaux et plus encore chez les mammifères, ce lien fondamental est celui qui se tisse entre la mère et son petit. Il a pour but principal de rendre celui-ci autonome tout en le protégeant. Que nous soyons chiens, dauphins, perroquets ou humains, nous naissons tous dans la nécessité de ce lien.
Cet impératif biologique représente un gros investissement, mais le coût pour l’espèce est moindre que le bénéfice ?
On pourrait imaginer que plus les animaux deviennent intelligents au cours de l’évolution, moins l’attachement va leur être nécessaire. Or, c’est l’inverse qui se produit : les espèces chez lesquelles l’attachement est le plus fort sont celles qui vont le mieux réussir au plan cognitif. De même, une étude menée sur de nombreuses espèces de primates a montré que l’espérance de vie est meilleure, de manière significative, pour le sexe qui s’investit le plus dans les soins parentaux – autrement dit pour la femelle. Intuitivement, on aurait pu penser le contraire, puisque c’est elle qui supporte la fatigue de la gestation, de l’accouchement, de la lactation. Plus probant encore : dans les espèces où les mâles s’occupent également des petits, la différence d’espérance de vie entre mâles et femelles se réduit. Et quand ils s’en occupent beaucoup, elle disparaît carrément.
En matière d’attachement, dites-vous, les dauphins sont de grands professeurs…
adauphin-bigComme les chiens, les dauphins nous apprennent que l’attachement induit le comportement social. L’attachement de la mère pour son petit a pour but premier de le protéger, mais cette protection, chez les espèces évoluées, va bien au-delà de la défense contre les prédateurs. Cela consiste, par exemple, à lui assurer la meilleure place dans le monde dans lequel il est amené à vivre. Et sur ce terrain, la femelle dauphin sait se montrer très stratège !
Si elle occupe une place peu élevée dans la hiérarchie du groupe, elle nouera par exemple des contacts avec une femelle ayant un statut favorisé. Elle lui rendra des services, l’aidera à s’occuper de sa progéniture… Les dauphineaux passant beaucoup de temps entre eux, son petit aura ainsi de bonnes chances de jouer avec le rejeton favorisé par la naissance, et ainsi de devenir son ami. Car si les dauphins ne sont pas très doués pour l’amour romantique ni pour la paternité, ils peuvent en revanche avoir des relations d’amitié duelle très fortes, en général entre partenaires de même sexe.
Cette stratégie maternelle constitue donc un bénéfice secondaire de l’attachement. Si celui-ci est de qualité médiocre, le petit ne sortira pas des nageoires de sa mère. Mais si cette dernière a favorisé son insertion en jouant les courtisanes, l’ascenseur social fonctionnera. Ce qui est superbe dans cette histoire, c’est le paradoxe : plus je suis attaché, plus je peux aller loin.
L’attachement n’est pas un choix, mais il admet une certaine liberté. Celle de la paternité, par exemple ?
aoiseau-bleu-nourrit-son-enfantOui, notamment chez les mammifères. Chez les oiseaux, le rôle du père est évident dans le nourrissage, voire parfois dans la couvaison. Chez les mammifères, c’est très différent. La fécondation est interne, la gestation aussi, l’allaitement est assuré par la mère… Le père est exclu presque par définition de l’attachement premier. Et la paternité, de fait, n’apparaît que chez très peu d’espèces : 3 % à 5 % des mammifères. Elle se développe surtout avec la néoténie, c’est-à-dire avec la conservation, chez certaines espèces, de traits juvéniles à l’âge adulte.
Plus le petit se développe lentement, plus il est fragile, et plus la mère a du mal à l’élever seule. Ce n’est pas un hasard si nous constituons l’espèce chez laquelle la paternité est la plus développée, puisque c’est dans l’espèce humaine que la néoténie est la plus importante. Et dans notre cas, comme dans celui des grands singes, je soutiens que les mâles trouvent du plaisir à s’occuper de leurs petits. Pas seulement un bénéfice biologique et évolutif, mais du plaisir.
Cette notion de plaisir revient souvent dans votre livre. Elle ne serait pas assez prise en compte ?
La science étudie plus facilement la transmission des émotions négatives, car celle-ci est une question de survie pour les espèces : si je suis membre d’un groupe et que j’ai peur d’un danger, il faut que les autres puissent capter instantanément ma peur pour réagir au plus vite. Mais je pense en effet que l’attachement ne s’explique pas seulement par une nécessité vitale, et qu’il s’appuie sur le plaisir.
abrebis-son-petit-801430Un exemple : lorsque les brebis et les chèvres sont primipares, on ne peut pas leur faire accepter un autre petit que le leur. Mais plus elles en ont eu elles-mêmes, plus elles acceptent d’en adopter : plus elles ont l’expérience de la maternité, plus elles s’affranchissent des contraintes biologiques. Comme si elles avaient appris que cette relation leur procure un gain, un bénéfice émotionnel. Dans une société plus hédoniste, moins judéo-chrétienne, il nous serait plus facile d’admettre cette dimension. Il nous manque une culture du plaisir pour comprendre les bases de l’attachement. Sinon, comment expliquer que l’amour occupe tant notre vie ?
Entre l’attachement animal et les amours humaines, il y aurait donc non pas une différence de nature, mais de degré ?
J’en suis persuadé. Chez toutes les espèces, les structures cérébrales impliquées dans l’attachement se situent dans le système limbique, mais ce « moteur » émotionnel subit des influences d’autant plus complexes que le cortex préfrontal devient important. Dans notre espèce à gros cortex, le lien primitif est ainsi sublimé par toutes sortes de dimensions – symboliques, culturelles, parfois religieuses. Plus le degré de liberté augmente, plus les comportements d’attachement se diversifient. Mais cette complexité s’appuie sur une continuité biologique.
Entre nous et nos animaux de compagnie, vous n’hésitez pas à parler d’amour. Le mot n’est-il pas trop fort ?
Pour ceux qui estiment qu’il y a une frontière infranchissable entre l’homme et l’animal, le mot « amour » est mal venu pour évoquer la relation entre l’un et l’autre. Mais pour la plupart des propriétaires des 8 millions de chiens et des 11 millions de chats que l’on dénombre en France, de quoi s’agit-il, si ce n’est d’amour ? Etrangement, il est très difficile de voir cette relation évoquée dans les médias autrement que de façon caricaturale : soit on verse dans le pathos ou la guimauve, soit on tourne en ridicule le lien à l’animal. Ceux qui ont envie de faire entendre une voix à la fois aimante et rationnelle ont la tâche difficile… Car on entre ici dans le cercle de l’intime. Un certain nombre de gens n’hésiteront pas à montrer la photo de leur chien ou de leur chat, mais pas à n’importe qui.
Vous évoquez la jalousie chez les animaux, notamment vis-à-vis de leur maître. Ne craignez-vous pas d’être taxé d’anthropomorphisme ?
On s’est tellement interdit l’anthropomorphisme dans la recherche sur l’animal qu’on s’est privé d’une façon de réfléchir… Mais vous touchez là un point sensible. Pendant des années, j’ai expliqué à des centaines de clients que leur chien n’était pas jaloux, et j’avais de bonnes raisons pour cela. Penser qu’un chien dévore les chaussures de son maître parce que celui-ci l’a laissé seul et qu’il veut se venger, c’est supposer que l’animal a conscience de son action nuisible et qu’on peut l’en punir. Je ne crois pas que les chiens connaissent cette jalousie-là, qui correspond à la définition humaine la plus élaborée : la possibilité de souffrir en l’absence de l’autre, par la simple pensée de sa trahison ou de sa préférence.
caniche gris 2010En revanche, et j’ai fini par l’admettre, un chien peut souffrir de voir qu’un autre chien est plus proche de son maître que lui. La jalousie animale, c’est peut-être ressentir cela : « Celui qui peut mettre en danger ma relation privilégiée avec qui m’importe, je ne l’aime pas. » Lorsqu’on interroge leurs propriétaires, la jalousie des chiens est pour eux une évidence. Quant à celle des grands singes, elle ne se discute même pas : jalousie sexuelle, jalousie de possession, toutes les jalousies connues chez l’humain se retrouvent chez eux.
La plus belle histoire que je connaisse à ce propos concerne le gorille Koko, à qui on avait appris le langage des signes et qui était réputé pour être jaloux d’un jeune gorille appelé Mike. Quand son accompagnateur lui demandait : « Do you think Mike is smarter than you ? » akoko et petit(« Penses-tu que Mike est plus intelligent que toi ? »), Koko signait en réponse : « Koko knows Mike toilet », soit, en traduction libre : « Koko pense que Mike, c’est de la m… ».
Au-delà de l’anecdote, ce constat permet de mieux comprendre les bêtes, de mieux respecter leurs émotions : reconnaître l’existence de la jalousie chez nos animaux familiers, c’est évoquer pour eux une cause possible de souffrance.
Propos recueillis par Catherine Vincent Journaliste au Monde
 LE MONDE CULTURE ET IDEES

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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