Neuilly – Le courage de deux retraités menant la révolte des locataires Collector : 148 logements ouverts à tous les vents, cafards, canalisations bouchées …

LE MONDE | 08.09.2013 |
Enquête – Les révoltés de Neuilly (Hauts-de-Seine), l’une des villes les plus riches de France ?
( Les sociologues de la grande bourgeoisie Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont longuement enquêté sur cette résidence dans La Violence des riches, un livre à paraître le 12 septembre (La Découverte, 256 pages, 17 euros). Neuilly, pensent-ils, « rend ses pauvres invisibles pour qu’ils ne viennent pas rappeler aux Neuilléens l’arbitraire des rapports de domination ».)

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Deux tunnels donnent accès à l’ensemble immobilier constitué des 148 logements sociaux délabrés, pour l’essentiel invisibles depuis la rue. | Cyrus Cornut pour « Le Monde »
Les « rats », comme ils se nomment eux-mêmes, sont sortis de leur trou. Au grand soleil de ce premier mercredi de septembre, devant leur fenêtre vermoulue amenée pour démonstration, Yvette Justin et Joël Cagnon tendent des tracts aux élégantes de tous âges venues se ravitailler au marché des Sablons, à Neuilly (Hauts-de-Seine).
« Le choc au cœur du chic », dénonce le prospectus, illustré de photos d’une HLM à la façade si noircie qu’on la dirait léchée par les flammes. Avec cette légende : « Une indécente et honteuse laideur qui contraste avec le standing immobilier de Neuilly. »
Rares sont les passants qui s’en saisissent, les « non merci » succédant aux rictus agacés. « Ils ne veulent pas savoir », s’attristent Yvette Justin et Joël Cagnon. Les deux retraités mènent la révolte des locataires du 167-169 avenue Charles-de-Gaulle. Marché fini, ils invitent à visiter leurs logements sociaux « collector ». Métro Pont-de-Neuilly. Traverser l’esplanade centrale, entre sculptures contemporaines et jets d’eau. Emprunter le trottoir de droite, face à l’Arc de triomphe. Après des bureaux aux façades de verre, un café cossu, se présentent, de chaque côté d’un théâtre, deux tunnels façon entrées de parking. Quelques minutes de cheminement, et Neuilly n’est plus qu’un souvenir.
RÉSIDENCE ENCLAVÉE ET OUVERTE AUX QUATRE VENTS
Apparaissent de longs bâtiments gris crasseux de six étages, marqués des lettres de l’alphabet et de l’outrage des ans. Ces 148 logements, pour l’essentiel invisibles depuis l’avenue, constituent le plus gros ensemble social d’une ville qui en compte peu – 4 % des résidences principales, quand la loi fixe un objectif de 25 %. D’évidence, ces immeubles construits en 1959 n’ont pas connu grand entretien depuis cinquante-quatre ans. Le béton des balcons s’effrite. Leurs rambardes rouillées ne semblent tenir que par l’opération du Saint-Esprit…
Dans une ville où tout immeuble est protégé par un Digicode, la résidence semble à la fois enclavée et ouverte aux quatre vents. « Nous n’avons jamais obtenu de barrière d’entrée, résument nos guides. Notre résidence sert de raccourci, de crottoir pour chiens, de pissotière pour les gens qui sortent du théâtre et les jeunes qui viennent boire, de dépotoir à encombrants et, la nuit, de circuit pour Mobylettes. Et surtout de lieu de deal… » Yvette Justin et Joël Cagnon, même chevelure grise, même démarche douloureuse, se taquinent volontiers comme un vieux couple qu’ils ne sont pas. Et se complètent bien.
L’ancienne secrétaire de mairie, qui loge là depuis 1999, aime « s’occuper des autres », de ses voisins en particulier, et « lutter contre l’injustice », ce qui ne lui a pas toujours facilité la vie. Elle « fait le relationnel ». Joël Cagnon, ancien militaire et policier municipal de la ville (durant dix-sept ans), manie les chiffres, les dates, le droit et les pochettes plastifiées pour archiver les documents. Un duo redoutablement efficace.
TOUT EST RESTÉ DANS LE « JUS » DES ANNÉES 1950
Bâtiment A. Bâtiment B. Bâtiment C… A l’intérieur, les locataires se plaignent tous des mêmes misères. Les fenêtres sont vermoulues. L’air froid, l’eau, les poussières noires des ateliers municipaux installés en sous-sol, s’infiltrent. Leur vitrage est si fin qu’il gèle l’hiver côté intérieur, casse au moindre choc. Les portes d’entrée en contreplaqué s’enfoncent d’un coup de coude. Il faut les colmater d’une serpillière pour empêcher les cafards de s’inviter.
Les canalisations, régulièrement, se bouchent, les eaux usées remontent dans les sanitaires. Les tableaux électriques d’origine (avec fils de plomb), les chasses d’eau (gros réservoirs métalliques qui fuient), les baignoires (de 74 cm de haut, que les personnes âgées ne peuvent plus enjamber)… Tout est resté dans le « jus » des années 1950. Du fait de l’absence de rampe d’accès et de l’arrêt des ascenseurs aux demi-étages les personnes handicapées sont confinées chez elles.
Les locataires, longtemps, se sont tus. Ici, depuis toujours, sont logés les petits employés de mairie. Services voirie, entretien, cantine… Ils se plaisent à Neuilly, apprécient métro, commerces, bonnes écoles. Pas question de se faire mal voir de l’employeur-bailleur en regimbant. « Les locataires appelaient dix fois la Semine, la société d’économie mixte de la ville, qui, depuis 1993, gère les logements sociaux. Ils n’avaient jamais de réponse, assure Yvette Justin. Un jour, quelqu’un finissait par leur dire d’écrire, ce qui est une façon de se débarrasser d’eux puisqu’il y a beaucoup de personnes d’origine étrangère… Et tout restait en suspens. »
Jusqu’à ce que, en mars 2012, un incendie se déclare dans une cave squattée. Les pompiers ne peuvent pas pénétrer avec les camions, ils tirent leurs tuyaux. Que se passerait-il, sans grande échelle, si un feu se déclarait au sixième étage ? Une vitre de porte d’entrée est cassée, remplacée à la va-vite par une hideuse plaque métallique. Yvette Justin et Joël Cagnon « rentrent en révolte », entraînant nombre de voisins dans leur sillage. Eux qui ont toujours voté à droite, côtoyé l’ancien maire Nicolas Sarkozy, qu’ils disent toujours admirer (sic)  même s’il n’a rien fait en deux décennies (1983-2002) pour la résidence, se mettent à tenir des propos révolutionnaires.

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Toit du théâtre et des logements sociaux du 167-169 avenue Charles de Gaulle à Neuilly sur seine. | Cyrus Cornut pour « Le Monde
« La modestie de notre condition ne justifie pas que nous soyons abandonnés comme des pestiférés. Le respect et la dignité de la personne humaine ne se mesurent pas à la richesse financière », écrivent-ils alors au maire, Jean-Christophe Fromantin. Courriers, cahier de doléance, création d’une association, pétition – durant deux mois, tous les soirs jusqu’à 23 h 30, Yvette Justin sonne à toutes les portes… « J’ai fait renaître un espoir, depuis, c’est presque un volcan ! » Bientôt, ils saisiront la commission départementale de conciliation, chargée des litiges entre bailleurs et locataires, à la préfecture des Hauts-de-Seine.
Le maire tente de canaliser l’éruption. Il se déplace, reçoit en mairie. Incite à la création d’un comité d’habitants. Offre des chocolats à Noël. Se montre à la Fête des voisins. Fait repeindre les halls d’entrée, dont les carrelages sont cirés. « Mais, quand on lui parle des vraies urgences, de fenêtres, de ravalement, de mise aux normes électriques, de sécurité, il nous répond qu’il n’a pas beaucoup d’argent ! », s’emporte Joël Cagnon. Qui a calculé : changer 527 fenêtres coûterait 280 000 euros. « Qu’est-ce que c’est pour Neuilly, l’une des villes les plus riches de France ? Et que sont devenus nos loyers, durant ces années ? Qu’est-ce que la mairie a financé sur notre dos ?« 
« D’ICI PEU, CE SERA UN GHETTO »
Les locataires, pour beaucoup venus du nord de la France, du Maghreb, du Mali ou du Sénégal, vivent cette absence de rénovation comme une forme de mépris. Ils en témoignent sous couvert d’anonymat. Dans le 36-mètres carrés qu’elle occupe avec sa fille adolescente, Véronique (qui a également demandé le changement de son prénom) nous explique combien elle est traumatisée depuis qu’elle a trouvé des excréments dans l’escalier. Les codes ne fonctionnent pas, des jeunes squattent son hall.
« C’est la zone, ici. Les amis qui viennent dîner me demandent si je n’ai pas peur de rentrer la nuit ! Neuilly a besoin des pauvres, ce sont eux qui nettoient, mais elle ne veut pas s’en occuper. » Cécile, venue de Martinique, habite là depuis vingt-huit ans. Elle a travaillé quarante années à la mairie. « D’ici peu, ce sera un ghetto. Ils ne nous estiment pas trop, à la mairie… »
Sa voisine, Eliette, une assistante maternelle d’origine algérienne, a peur pour ses enfants et honte de recevoir chez elle. « Comme dans une cité. Vous vous rendez compte, à Neuilly ! Ici, personne ne sait qu’on existe. Les Arabes, les Noirs, qu’ils se débrouillent, eux se remplissent les poches. » Pourquoi avoir laissé cet ensemble quasiment à l’abandon quand ailleurs dans la ville les HLM, que l’on préfère ici nommer « logements familiaux », se fondent parfaitement dans le chic du paysage ? Le président de Droit au logement (DAL), Jean-Baptiste Eyraud, venu le 16 août, s’étonne. « Normalement, un bailleur doit entretenir son patrimoine. Ce type de logements sociaux a été réhabilité partout… C’est de la discrimination sociale. »
« TOUT EST HORS NORME. IL FAUT DÉMOLIR »
Les sociologues de la grande bourgeoisie Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont longuement enquêté sur cette résidence dans La Violence des riches, un livre à paraître le 12 septembre (La Découverte, 256 pages, 17 euros). Neuilly, pensent-ils, « rend ses pauvres invisibles pour qu’ils ne viennent pas rappeler aux Neuilléens l’arbitraire des rapports de domination ». Par ailleurs, 2 hectares de terrain, sur l’axe historique de l’avenue Charles-de-Gaulle… Ils s’interrogent : une belle opération immobilière ne serait-elle pas en préparation ?
Le maire, Jean-Christophe Fromantin, s’en défend avec la plus grande vigueur. Certes, admet-il, « tout est hors norme. Il faut démolir ». Mais pour reconstruire 200 logements sociaux. Auparavant, il lui fallait créer un autre théâtre et trouver où reloger temporairement les locataires. Deux conditions désormais réunies : le Théâtre des Sablons est achevé, une grande parcelle a été récupérée sur l’île de la Jatte, qui accueillera une centaine de logements sociaux.
L’étude de démolition-reconstruction est donc lancée. Ensuite viendra le choix du bailleur social. Combien d’années avant que les locataires investissent de nouveaux appartements ? Le maire « ne peut pas dire à un an près ». Cinq, six, ou davantage. En attendant, le PDG de la Semine admet faire « le minimum tout en respectant la réglementation ». « Si l’on remplace une baignoire par une douche dans un logement, le problème, c’est que tout le monde vous le demande ensuite… Et les fenêtres, si on les change et que les murs bougent, cela risque de nous amener trop loin… » Le maire s’agace. « Ce n’est pas du logement indigne tout de même ! » Aux yeux des locataires, si.
Par Pascale Krémer Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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