Neuf-quinze – La question est posée …

neuf-quinze@arretsurimages.eu 17/09/2013

Des opinions légitimes, et des autres

09h15Tiens, je vous raconte un petit bout de la vie de l’équipe. Le lundi matin, à peine envoyé le 9.15, je file au bureau, où nous tenons notre « conférence de rédaction » hebdomadaire. L’émission à venir n’étant encore qu’une lointaine perspective, c’est le moment le plus détendu de la semaine, où nous refaisons le monde et lémédias. Fusent les suggestions pertinentes, entremêlées de délicats traits d’humour, et parfois, peste peste, d’autocritiques. Hier, à peine avais-je expédié ma chronique sur le soutien Facebook au bijoutier de Nice (1), on avait autocritique, sur le thème, lancé par une partie de l’équipe : « nos émissions sont trop longues ». De fait, notre direction chargée des études, de la prospective, de la cafetière et de tout le reste avait préparé l’éclairant schéma ci-dessous : de 2008 à 2013, la durée moyenne de nos émissions a filé, comme le déficit dans les pires cauchemars de Jean-Michel Aphatie. De 52 minutes de durée moyenne, on est passés à 81 minutes.
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Comme nous sommes un média transparent, nous live-twitons ces réunions, sur le compte Twitter de l’équipe. Et nous avons donc fait part à notre communauté de Twittos ébahie de cette autocritique. Ah, quel déluge s’est aussitôt abattu sur nous ! « Prenez toujours le temps nécessaire, vous n’avez pas la guillotine du format » « il faut laisser du temps au débat » « gardez ce non-format, on en a besoin pour faire bien les choses », « si c’est trop long, je regarde en plusieurs fois, et voilà » « vous avez la liberté de ne pas museler la pensée par des conditions de temps » « quand c’est intéressant, ce n’est jamais trop long, ne tombez pas dans le On n’a pas le temps de la radio-tv » « l’intelligence et la complexité ont besoin de temps, merci de le prendre ».
Bon. OK. Cause entendue.
 Et puis, quelque deux heures plus tard, sur son cheval blanc, cliticlop cliticlop, un pauvre tweet solitaire s’est pointé à l’horizon : « C’est trop long, une heure quinze, mais j’ai honte de le dire ». Voilà ce que disait le pauvre tweet solitaire.
Je me suis arrêté (longuement) sur ce pauvre tweet solitaire. Non pas sur sa première partie (tous les arguments en faveur du temps limité ou du temps illimité ont été échangés depuis longtemps), mais sur la seconde. Pourquoi donc cette twitteuse solitaire a-t-elle « honte » de trouver l’émission trop longue, si c’est là son opinion ? Ce sujet de débat, a priori, devrait être purement technique, il ne devrait opposer que les arguments personnels de ceux qui disposent d’un temps illimité pour regarder une émission, contre ceux qui sont obligés (ou souhaitent) limiter leur temps disponible. Sur un tel sujet, donc, quel est le mécanisme sournois, non-écrit, de débat collectif, qui légitime l’opinion A, et délégitime l’opinion B ? Question accessoire : si l’opinion B se trouve ainsi délégitimée, y compris sur ces forums, combien sont-ils, combien êtes-vous, à trouver que les émissions sont trop longues, et à avoir « honte de le dire », y compris à l’abri du relatif anonymat de nos forums ? Dernière question : si, y compris dans un cadre non impliquant, ou semi-impliquant, comme un fil Twitter ou un forum Internet, certaines opinions ont honte de se dire, qu’en est-il dans le débat public, à visage découvert ?

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(1) http://www.arretsurimages.net/chroniques/2013-09-16/Les-amis-des-amis-du-bijoutier-id6120
Daniel Schneidermann

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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