La loi du talion numérique – DÉRAPAGES DANGEREUX : une « justice » émotionnelle qui conduit tout bonnement à la vengeance irrationnelle.

Edito LE MONDE | 18.09.2013

Le bijoutier de Nice, ou la loi du talion numérique

Sous la loupe grossissante d’Internet et des réseaux sociaux, l’affaire du « bijoutier de Nice » est devenue, en peu de jours, l’implacable révélateur de l’état inquiétant de la société française.
Nul n’en ignore plus le scénario. Le 11 septembre, Stephan Turk ouvre sa bijouterie. Il est immédiatement menacé par deux hommes armés d’un fusil à pompe, tabassé et dévalisé. Au moment où ses agresseurs montent sur un scooter pour s’enfuir, le bijoutier saisit un pistolet qu’il détient illégalement et fait feu à trois reprises. L’un des braqueurs est touché mortellement. Le bijoutier a été mis en examen pour homicide volontaire et placé sous contrôle judiciaire. Mais, simultanément, une page « Soutien au bijoutier de Nice » est créée sur Facebook ; elle a reçu, à ce jour, plus de 1,6 million de clics d’approbation, ces fameux « like », emblème du réseau.
Un cas clinique, où tout se conjugue. Un petit bijoutier, exaspéré par l’insécurité, aussi réelle que ressentie par les commerçants, victimes d’agressions à répétition. Un petit braqueur, 19 ans, quatorze sanctions ou condamnations à son actif, sorti de prison deux mois plus tôt. Des petits calculs politiques qui, à six mois des municipales, conduisent les élus UMP – Christian Estrosi, député et maire de la ville, Eric Ciotti, député et président du conseil général – à participer à une manifestation de soutien au bijoutier, aux côtés de leur concurrente du Front national. Enfin, les petits réflexes des internautes, qui, d’un clic, disent « aimer » le geste meurtrier du bijoutier.
DÉRAPAGES DANGEREUX
Il serait aveugle et absurde d’ignorer ce que cette affaire révèle des tensions, des exaspérations, de la colère ressenties par les commerçants. Et, au-delà, par des Français qui constatent, depuis des années, l’augmentation de l’insécurité, notamment des agressions sur les personnes, et enragent devant l’impuissance des pouvoirs publics à juguler efficacement ce fléau. Après le président de la République, le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a dit comprendre cette colère, mais ajouté qu’il n’avait pas de « baguette magique ».
Mais il serait tout aussi aveugle et absurde d’occulter les dérapages dangereux que révèle ce fait divers tragique. Pour les réseaux sociaux, tout d’abord. Sans même parler des risques de manipulation ou d’instrumentalisation, les internautes seraient bien inspirés de mesurer qu’ils participent d’une sorte de justice d’opinion, comme on parle d’une démocratie du même nom : une « justice » émotionnelle qui conduit tout bonnement à la vengeance irrationnelle. Ce faisant, ils instaurent, en quelque sorte, une loi du talion numérique. Au détriment des tribunaux, seuls légitimes pour rendre la justice au nom du peuple français. En l’occurrence devant une cour d’assises et des jurés populaires.
Quant aux responsables politiques qui se sont emparés de cette affaire, ils sont coupables d’une redoutable démagogie. On n’en est pas surpris quand il s’agit d’un Jean-Marie Le Pen, assurant qu’il aurait fait la même chose que le bijoutier de Nice. Mais quand des parlementaires – et ceux-ci se veulent les plus vigoureux défenseurs de la loi et de l’ordre – s’affichent comme les premiers avocats d’une justice expéditive, la République a du souci à se faire.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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