Débats – Ce soir ou jamais : campagne de dénigrement systématique ( La dérive du « bashing » ) ou l’art de tuer son adversaire.

 Nouvel Obs Le PLUS  19-10-2013anoce-soir-ou-jamais-12095-13997
Finkielkraut chez Taddéi dans « CSOJ » : quand les talk-shows virent au bashing
LE PLUS. Ce vendredi, le philosophe Alain Finkielkraut était l’invité de Frédéric Taddéi dans son émission de débats « Ce soir ou jamais ». À l’occasion, l’auteur de « L’Identité malheureuse » a été pris à parti par deux autres invités, qui l’ont littéralement poussé à bout.
Pour François Jost, spécialiste des médias, ce virage pris par la télévision de débat est affligeant. ( note à la fin ). Chronique.
Lorsque les talk-shows se sont multipliés à la télévision, certains journaux se sont demandés s’il fallait les classer du côté des magazines d’information ou du côté des divertissements.
 Les chaînes, qui choisissent dans quelle catégorie doivent être rangés les programmes dont on calcule l’audience, ont choisi depuis longtemps. Pour elles, les choses sont claires, les talk-shows appartiennent au divertissement.
 Infotainment : peu d’infos, beaucoup d’entertainment
 Aussi ne faut-il pas être trop naïf : quand nous regardons un débat entre deux politiques opposés, quand nous retardons l’heure de notre coucher pour voir comment l’invité va réagir aux propos d’Aymeric Caron et de Natacha Poloni, ce n’est pas en espérant que la vérité se fera jour, mais pour assister à un spectacle et pour voir qui sortira vainqueur de l’épreuve. Les Américains ont un nom pour cela : ils parlent d’infotainment. Mais, ne nous y trompons pas : dans ce genre hybride, il y a peu d’infos et beaucoup d' »entertainment« .
 « Ce soir ou jamais » appartient à ce genre, depuis l’époque où le programme était diffusé quotidiennement. Fondé sur la confrontation d’intellectuels qui viennent de sortir un ouvrage ou qui ont « une actualité », il a souvent été l’occasion de dialogue de bons niveaux entre gens d’un haut niveau intellectuel et de bonne compagnie.
En cela, il s’inscrit dans une longue tradition, qu’on ferait remonter sans mal à la nuit des temps, qu’est celle de la joute verbale. Deux personnes s’affrontent et s’envoient à la figure des arguments, dont on jugera de la validité non seulement sur le contenu mais sur la rhétorique utilisée. Ce genre eut ses lettres de noblesse, comme le face-à-face Giscard-Mitterrand en 1974.
 La dérive du bashing : le cas Finkielkraut
 Aujourd’hui, malheureusement, la joute verbale s’éloigne pour laisser place à un nouveau genre, le bashing. À cet égard, la soirée de ce vendredi restera dans les annales.
 Alain Finkielkraut était l’invité de Taddéi, ainsi que le scénariste de « Braquo 2 », Abdel Raouf Dafri, et un historien, Pascal Blanchard. Bien que l’émission ne soit pas d’habitude centrée sur l’invité mais sur l’actualité de la semaine, les deux hommes avaient décidé de « se le payer ».
 Après qu’il eut soutenu que les jeunes qui manifestaient pour Leonarda, « étaient emportés par l’amour de leur amour », « s’aimant aimant les malheureux », l’historien commença très fort en faisant mine de ne pas comprendre pourquoi les jeunes résistants, les jeunes contre la guerre d’Algérie, les soixante-huitards seraient admirables alors que les lycéens d’aujourd’hui ne le seraient pas.
 Je n’ai pas lu Blanchard, mais cela ne me donne pas un préjugé favorable sur sa façon de faire l’histoire : comparer une manif d’un jour à la résistance est pour le moins ridicule. Mais ce n’était que le début : il décrivit ensuite le fait qu’on ait fait descendre Leonarda d’un bus en rappelant que le bus dans la république, ce n’est pas rien…
 « C’est comme ça qu’on a récupéré les manifestants algériens dans Paris le 17 octobre 1961 pour les amener, les torturer ensuite… » Ensuite, il y identifia les bus aux rafles. « La symbolique est forte », conclut-il.

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 Finkielkraut commençait à s’étrangler de colère. Et je dois dire que je le comprends. Quelle que soit la valeur de son dernier livre, dont on se doute, à l’entendre, qu’il manifeste un goût assez prononcé pour le passé, comment un historien peut-il rapprocher le fait qu’on arrête quelqu’un dans un bus et le fait que le bus soit utilisé pour arrêter ou déporter des individus ? Comment peut-on comparer l’arrestation d’une personne à une rafle ? Quel historien sérieux peut avancer de tels arguments ?
 Mais ce n’était pas fini. Ce fut au tour d’Abdel Raouf Dafri lancer à Finkielkraut que la « France de Charles Trenet et de Maurice Chevalier, c’est fini ! », chanteurs que le philosophe ne cite jamais dans son livre. Il lui reprocha ensuite de citer Maurice Barrès et lui dit : « Je me demande si vous savez qui vous êtes et d’où vous venez . » Insinuant qu’il était antisémite.
 Achever plutôt que débattre : une conception étrange de la télé
  On aurait frisé le ridicule et on serait tombé volontiers dans l’entertainment si de telles accusations n’étaient pas si graves. Abdel Raouf Dafri regardait son adversaire avec un regard méprisant et une morgue insupportable. Quand Finkielkraut a explosé en hurlant « Taisez-vous ! », on ne pouvait que l’approuver. C’était exactement ce moment où la joute se transforme en bashing, c’est-à-dire ce moment où il ne s’agissait plus de s’opposer intellectuellement à l’autre mais de le démolir.
 Schopenhauer a écrit un petit opuscule dont j’ai déjà parlé sur ce site qui s’appelle « L’art d’avoir raison ». Aujourd’hui, un certain nombre d’acteurs médiatiques – invités ou journalistes – sont en train d’en écrire un autre : l’art de tuer son adversaire. Je ne suis pas sûr qu’il colle très bien avec ce slogan : « Prenez de la hauteur en regardant Ce soir ou jamais ».
Édité par Henri Rouillier  Auteur parrainé par Hélène Decommer
Note – Disons que pour le spectateur (trice) que je suis, cela devenait insupportable ! On peut ne pas être d’accord, c’est un droit, mais là, plus aucune retenue, » lamentable »! On est en prise direct de pugilat ! et Frédéric Taddei serait  bien inspirer de faire cesser ce manque de respect de l’autre.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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