Pas de fumée sans feu – Crémation : ce qui se passe derrière la vitre ? « Une révolution rituelle, accompagner la crémation » de François Michaud Nérard

Rue89  25/10/2013 par Renée Greusard | Journaliste
Les restes de squelettes sont-ils broyés ? Que deviennent les métaux extraits des corps incinérés ? Rue89 répond aux questions d’un riverain curieux de la crémation.
En six mois, Jean (son prénom a été changé), riverain de Rue89, a perdu ses deux parents. Après les avoir incinérés, il nous a écrit un e-mail car il se posait des « questions techniques ».
« Une relation étant accessoirement employée dans les pompes funèbres, m’a fait savoir que le squelette résiduel était broyé ! Que deviennent les déchets de ce broyage ? »
Il n’a pas non plus compris qu’on ne l’ait pas laissé « assister à la crémation, non pas côté public, mais bien à l’intérieur du crématorium proprement dit ». Joint au téléphone, il dit qu’il a voyagé et parle de l’Inde où, au bord du Gange, on brûle les défunts. Pourquoi ne pourrait-il pas assister à la crémation de son père ?
« Il y a la vitre publique et derrière, on ne sait pas ce qu’il y a. »
Il explique qu’il a fait son deuil depuis « une trentaine d’années », car il était en froid avec ses parents. C’est sûrement cette distanciation qui lui a permis de s’autoriser des questions très « pratiques », pour ne pas dire crues.
Prothèses, couronnes, plombages
On lui a dit que « le four est à 600 degrés » au moment de l’entrée du corps. Il ne comprend pas que l’opération puisse être terminée en 1h30. Et puis :  « Que deviennent les métaux extraits des corps ? »
Prothèses, couronnes, plombages, en argent ou en or, il se demande s’ils ne sont pas l’objet de business occultes.
Pour avoir des réponses à ces questions, je suis allée au Père-Lachaise, dans le XXe arrondissement de Paris. A l’entrée du cimetière, un agent m’indique où se trouve le « créma ».
Ici, 5 700 personnes sont incinérées chaque année, ou plutôt « crématisées ». Les professionnels de la crémation préfèrent ce mot à celui de l’incinération qu’on utilise aussi pour des déchets.
Dans les salles de recueillement, les familles peuvent diffuser des vidéos ou de la musique en hommage au défunt. Il y a des fleurs et des bougies. Derrière, c’est donc les fameux locaux techniques. Ceux auxquels aurait aimé accéder Jean.
François Michaud Nérard est directeur général des services funéraires de Paris. A son bureau, il explique que si les familles doivent se contenter de regarder le cercueil avancer vers le four derrière une vitre, c’est qu’il serait dangereux de laisser l’accès à ces « pièces techniques ».
Entre 1h30 et 2 heures selon la corpulence des corps
Si la température du « four » est de 600-650°C à l’introduction du cercueil, elle monte ensuite.
« Pendant la crémation, 850°C c’est un minimum règlementaire, mais la température peut monter jusqu’à 1 000°C. »
Selon la corpulence des morts, une crémation varie entre 1h30 et deux heures. Jean-Marie Lagarde, directeur adjoint du crématorium explique : « Plus la personne est forte, plus la crémation dure longtemps. »
Les conducteurs d’appareil de crémation (ceux qui placent le cercueil à l’intérieur) savent d’expérience le temps que devrait prendre l’opération quand elle commence. Ils vérifient à la fin, par l’œilleton, qu’elle est bien terminée
Il reste alors des « calcius », la partie calcaire des os, explique François Michaud Nérard. « Ce sont des os un peu fragmentés et c’est ça qu’on appelle les cendres. Avant, on les remettait directement à la famille, exactement comme on le faisait dans l’antiquité. Achille récupère les os de Patrocle pour les mettre dans une urne. »
C’est un décret en 1976 qui a mis fin à cette pratique et désormais les calcius doivent être pulvérisés « pour en faire une poudre fine ».
C’est cette poudre qui est remise aux proches. Plus pratique pour la dispersion

arue 89 révolution rituelle

 « Une révolution rituelle, accompagner la crémation » de François Michaud Nérard
François Michaud Nérard n’est pas seulement directeur général des services funéraires de Paris. Il est aussi l’auteur d’« Une Révolution rituelle, accompagner la crémation » (Ed. de L’Atelier, 2012).
Ce livre est passionnant. Il traite de la crémation sous des aspects sociologiques, psychologiques, historiques ou culturels.
Il raconte qu’au Japon, les morts sont tous crématisés mais que « la crémation se fait de manière à ce que les os restent relativement intacts » : « Ainsi les endeuillés peuvent prendre des petits morceaux commençant aux pieds pour remonter vers la tête et les déposer dans l’urne cinéraire. Après avoir déposé les fragments du crâne et le second os des vertèbres cervicales appelé “hakkotsu”, ils ferment l’urne. »
Des ciseaux, oubliés lors d’une opération
Pour les familles originaires du Japon, les crématoriums français acceptent parfois de laisser un fragment d’os au dessus des cendres pulvérisées.
Outre les calcius, il reste aussi en fin de crémation des métaux, extraits des corps et qui sont recueillis. Ils viennent des prothèses surtout, mais il peut arriver de trouver d’autres choses, comme « ces ciseaux » probablement oubliés lors d’une opération chirurgicale.
Depuis 2003, la ville de Paris les fait recycler par une entreprise spécialisée. Les sommes récupérées sont ensuite reversées à des associations, comme le collectif, « Les Morts de la rue ».
Mais quand on demande à François Michaud Nérard ce qu’il advient des métaux dans les autres crématoriums de France, il reconnaît qu’il existe un flou à ce sujet : « C’est inégal. La plupart des entreprises funèbres récupèrent, mais il y a des crématoriums où on ne sait pas ce qu’ils font. La législation ne dit rien là-dessus. »
Il y a déjà eu des polémiques à ce sujet. Au début du mois d’octobre, en Suisse, on a par exemple appris que des crématoriums revendaient les dents en or des défunts. En 2012, ils avaient ainsi récupéré un peu plus de 28 000 euros. Cet argent avait ensuite été réinjecté dans le financement des cimetières du canton, mais la pratique n’en n’avait pas moins choqué.
Voilà pour les curiosités pratiques de Jean. On peut aussi s’interroger sur ce qu’elle disent profondément de notre rapport à la crémation.
Dans la lignée d’un corps idéal, bodybuildé
Après m’avoir écoutée lui lire la série de questions posées par Jean en hochant la tête, François Michaud Nérard les juge courantes. Pour lui, elles sont liées à la nouveauté de la crémation : « Les gens ne se posent pas ce genre de questions sur les enterrements, on sait ce qui se passe dans une tombe. C’est entré dans les mœurs. »
Dans son livre, on apprend que la crémation est « devenue un phénomène de masse en à peine une génération ». « Marginale en 1980 », où elle concernait moins d’1% de la population, « elle concerne plus de 30% des obsèques depuis 2010 et près de 50% dans beaucoup de grandes villes ».
Pour lui, cela s’explique par un rapport au corps changé : « Depuis notre conception, on est médicalement assistés en permanence. La grossesse est médicalisée mais la vieillesse aussi. Et puis, d’un seul coup, on mettrait son corps entre quatre planches ? Choisir la crémation, c’est aussi rester dans la lignée d’un corps idéal, bodybuildé, épilé. Les cendres, c’est stérile. Propre. »
Partir en cendres, léger, presque invisible
Il y a aussi une volonté de plus en plus forte et constatée dans les études, de ne pas être un poids pour ceux qui restent, une tombe à entretenir.
Dans une étude du Crédoc [PDF] sur les obsèques, publiée en 2007, on lisait sur la crémation : « La première raison de son choix est “ pour ne pas embarrasser la famille ” (35 %) la seconde “ pour des raisons écologiques ” (24 %).
Une fois encore revient une sorte de gêne, voire une peur de déranger : la mort est un fardeau qu’il convient en quelque sorte d’alléger pour ses proches. »
Partir en cendres, léger, presque invisible. Les conséquences d’un tabou contemporain et ultime ?
François Michaud Nérard cite Michel Serres, selon qui « un adolescent de 14 ans a vu 20 000 meurtres à la télévision ». Mais un vrai mort, décédé normalement ?
Pour le directeur des services funèbres, « la mort est notre nouvelle pornographie ».
« Aujourd’hui, le corps du défunt est caché, on évite de montrer aux enfants leurs parents. On ne les emmène plus aux obsèques au cimetière, et encore moins au crématorium.
On leur raconte que le mort est “au ciel” ou “parti en voyage”, dans le même genre de registre un peu pathétique que celui qui était utilisé pour évoquer et évacuer le sexe quelques dizaines d’années plus tôt. Allons-nous produire autant de refoulement, s’agissant de la mort, que s’agissant du sexe ? »
MERCI RIVERAINS ! Enki
  Ecran plasma et caméra
 Au crématorium du Père-Lachaise, la direction est fière de sa nouvelle salle de recueillement. Ici, pas de vitre pour voir le cercueil avancer vers le four. « On fait le constat que cette demande diminue. On essaye donc de plus en plus de dissocier l’acte technique du temps de recueillement. »
A la place habituelle de la vitre, un écran plasma fixe permet de diffuser des photomontages ou des reportages sur la vie du défunt. Une caméra permet aussi aux proches absents de suivre la cérémonie sur Internet avec un code d’accès unique. La « prestation » coûte tout de même 195 euros.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Social, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.