La chronique de Didier Pourquery : Juste un mot

 le magazine du Monde | 18.10.2013
adidier PourqueryL’incroyable carrière du mot « boîte »
 Et vous, qu’avez-vous fait ce jeudi 17 octobre ? Comment avez-vous fêté ça ? Le pot, où l’avez-vous organisé ?… Quoi ! Vous n’avez rien fait ? Vous ne saviez pas que le 17 octobre, dans toutes les entreprises, on célébrait leur fête ? Que cette année la marraine de « J’aime ma boîte » était la ministre Fleur Pellerin ? Vous n’avez pas fait un petit quelque chose, une déco de caisson de tiroirs à roulettes, une « choré » dans le hall d’accueil, un lipdub sur votre site ou un concours de Post-it sur un panneau devant la cafét’ ? Rien, vraiment ?
Bon. Je ne commenterai pas ce manque de civisme d’entreprise. Ni l’ensemble de l’opération, d’ailleurs, relayée cette année jusqu’en Lituanie. Si vous avez raté ça et que vous voulez en savoir plus, il y a un site, Jaimemaboite.com. Faites-vous votre opinion. Je ne commenterai pas non plus le fait que, selon un sondage Monster, 87 % des Français affirment que leur travail entraîne des problèmes de sommeil, et 53 % assurent que leur job leur donne même… des cauchemars (contre une moyenne de 37 % dans les autres pays). J’aime ma boîte, on vous dit.
En revanche, je suis surpris de voir la carrière incroyable du mot « boîte ». Voilà un terme d’une grande plasticité, il a traversé les époques pour désigner, dans divers argots, un lieu clos, où l’on est à l’étroit, enfermé, mal à l’aise et… où, pour finir, on bosse (lisez là-dessus l’épatante chronique d’Annie Kahn, « Ma vie en boîte », le lundi dans le cahier « Eco » du Monde). Flaubert déjà, dans sa correspondance, en 1874, emploie cette forme pour un lieu de travail guère aimable. Dans l’argot des domestiques des années 1880, on distingue une « bonne maison » et une « boîte ». Dans la première, vous pouvez vous la couler douce, les patrons n’étant pas trop regardants ; dans la seconde, il faut filer doux, ce n’est pas la joie. La boîte évoquait pour d’autres métiers une imprimerie mal tenue… mais aussi les maisons de tolérance. Dans la langue vulgaire militaire à la fin du xixe siècle, la boîte, c’est la salle de police, ou même la prison (la « boiste aux cailloux » dès le xve siècle). Pour les policiers, la boîte, c’était la préfecture. Pas gai tout ça, non ? On n’est pas loin de l’idée de « taule » et de « taulier ». Allons, allons, j’aime ma boîte, on vous dit.
Le mot lui-même, avec son petit circonflexe prenant la place du « s », est employé en français dès le xiie siècle. Il dériverait du gallo-romain buxita, qui viendrait du latin buxus, le buis dont étaient faits certains coffrets et qui a donné l’équivalent anglais box. La boîte, c’est du buis, du bois dur ; elle enferme, elle range, elle classe ; une boîte, ça tient, ça contient et ça retient.
En 2013, que fait-on dans une boîte (à part l’aimer) ? On taffe, bien sûr. Au siècle dernier, une taffe, c’était juste une bouffée de cigarette (« Tu me files une taffe ? »). Souvenir : en 1968, les collégiens de mon établissement, rive droite à Bordeaux, plaçaient haut dans leurs revendications le droit de fumer dans la cour, comme les lycéens, plutôt que de « prendre une taffe devant le bahut ».
Taffer, le taf dans le sens de « travail », est un homonyme de la bouffée de nicotine. Une autre drogue pour les taffeurs fous. L’origine de ce taf-là est obscure : acronyme du « travail à faire » donné par les profs ou descendant du vieil argot des voleurs, le taf désignant la part de butin, puis la récompense d’un travail ? A moins qu’il ne s’agisse d’un autre sens de « taf » en argot ; il renvoie parfois à l’idée de peur : chez Francis Carco, « avoir le taf », c’est avoir les foies. « Coller le taf », c’est foutre les jetons.
Décidément, entre les origines carcérales du mot « boîte » et ce taf qui fait peur, nous sommes bien d’accord : il était plus que nécessaire de consacrer une journée entière à l’opération « J’aime ma boîte ». Et encore, une seule journée paraît un peu juste.
Didier Pourquery  Journaliste au Monde

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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