Faut-il vraiment réduire les dépenses publiques ?

Les économistes atterrés – 14/10/13 – Henri Sterdyniak – Directeur du Département Economie de la Mondialisation de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques)
Allons la messe est dite… Les médias le proclament tous. C’est à sa capacité de réduire les dépenses publiques que sera jugé le gouvernement. Le ministre du Budget Bernard Cazeneuve le revendique :
« Je veux être le ministre des économies, pas celui des impôts. »François Hollande le disait le 13 novembre 2012 :
« La dépense publique atteint aujourd’hui 57% de la richesse nationale. C’était 52% il y a cinq ans. Est-ce que l’on vit mieux pour autant ? Non ! »La France n’est-elle pas le deuxième pays du monde (après le Danemark) pour le niveau des dépenses publiques ? Réduisons-les, et nous serons sauvés !Pourtant, cette politique présentée comme salvatrice, les gouvernements, celui de François Fillon et celui de Jean-Marc Ayrault, ne l’engagent qu’à petites doses. Manque de courage ? Et si la baisse des dépenses publiques était une stratégie illusoire ?
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Se résigner au chômage de masse.
D’abord, nous sommes en période de chômage de masse et de déficience de la demande. De sorte que la baisse des dépenses publiques se traduit par une nouvelle baisse de la demande, donc de la production, puis de la demande privée. Et non pas par un essor de l’activité. Un jeune qui n’est pas embauché comme enseignant ne devient pas ingénieur dans une entreprise innovante ; il devient chômeur. Certes, on peut toujours prétendre que les chômeurs supplémentaires pèseront sur les salaires, que la baisse des salaires entraînera des gains de compétitivité, ce qui à terme relancera l’emploi. Mais avec quels délais ? Faut-il miser sur des gains de compétitivité sur des pays qui eux-mêmes essayent de gagner en compétitivité sur nous ? Ne peut-on craindre au contraire que la zone euro s’engage ainsi dans une spirale sans fin : baisse du PIB, chute des recettes fiscales, nouvelles politiques d’austérité ? Surtout que la France a perdu dix points d’activité du fait de la crise. Ne pas se donner comme objectif de les regagner, c’est se résigner à la persistance d’un chômage de masse.
S’interroger sur l’utilité des dépenses supprimées.
Les dépenses publiques représentent la moitié du PIB. Si elles n’augmentent plus, les dépenses privées devraient augmenter de 4% l’an, pour retrouver une croissance satisfaisante, disons de 2% l’an. Est-ce concevable ? Surtout, les dépenses publiques sont foncièrement utiles. Le gouvernement précédent a déjà essayé de les réduire au maximum avec la révision générale des politiques publiques (RGPP). Il est difficile de continuer indéfiniment ; il est dangereux de s’engager à réduire de 70 milliards les dépenses publiques comme le fait le gouvernement actuel, sans s’interroger sur l’utilité des dépenses supprimées. Par exemple, la France a besoin d’un certain niveau de dépenses militaires si elle veut pouvoir jouer un rôle important à l’échelle mondiale. Les soldats que l’on envoie au Mali doivent avoir un équipement satisfaisant. Les jeunes enfants ont besoin de plus de crèches, pour que toutes les mères qui le souhaitent puissent travailler à plein temps. Il faudrait augmenter nettement les allocations familiales, si on veut faire échapper tous les enfants à la pauvreté. On aura besoin de plus de prestations vieillesse si on veut garantir aux jeunes qu’ils pourront partir à la retraite à un âge satisfaisant. Le débat sur les rythmes scolaires l’illustre aussi ; les parents veulent pour leurs enfants des activités périscolaires de qualité ; ceci demande d’employer des animateurs bien formés ; là encore, il faut plus de dépenses publiques.Les Français sont attachés à leur commune, leur département, leur région ; ils refusent des fusions autoritaires qui, sous prétexte d’économies, diminueraient les services publics de proximité. La transition écologique suppose, elle aussi, des dépenses publiques : rénovation urbaine, transport collectif, aide aux travaux d’économies d’énergie.Mais, en situation de chômage de masse, ces dépenses publiques ne se font pas au détriment des dépenses privées ; au contraire… 
L’austérité a brisé la reprise de la croissance
121115-euro-manifestationCertes, on peut toujours trouver des exemples de gaspillages dans les dépenses publiques. Mais n’en trouve-t-on pas plus encore dans certaines dépenses privées, dans les dépenses publicitaires, dans les salaires ridiculement élevés des banquiers et opérateurs de marchés, des cadres dirigeants, dans les dividendes excessifs que versent les grandes sociétés ? Si les dépenses publiques représentent aujourd’hui 57% du PIB contre 52% en 2007, ce n’est pas qu’elles aient explosé depuis cinq ans (leur croissance, en volume, n’a été que de 1,4% l’an), c’est que le PIB lui n’a pas progressé, qu’il est en 2013 au même niveau qu’en 2007. C’est qu’après la crise (causée par la finance, pas par les dépenses publiques), les politiques d’austérité ont brisé la reprise de croissance en 2012. Le gouvernement doit-il se donner comme objectif de prolonger l’austérité pendant quatre ans encore ? Ne nous y trompons pas : une austérité par la baisse des dépenses publiques serait encore plus pénible économiquement et socialement que l’austérité par la hausse des impôts.

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