C’est à voir | Chronique de Renaud Machart : Devoir

 
Pour dire la vérité, j’avais prévu de parler de toute autre chose, mais voyant annoncé par Arte la diffusion, mardi 12 novembre, à 20 h 50, de la première partie de Shoah (1985), de Claude Lanzmann, je n’ai pu éviter de revoir les quatre premières heures et quelque de cette oeuvre majeure et gigantesque.

alemonde claude Lanzmann

Le réalisateur Claude Lanzmann lors de la projection de son film « Le Dernier des injustes » au 66e Festival de Cannes, le 19 mai 2013. | AFP/ALBERTO PIZZOLI
Je n’ai pas ici à faire des leçons de morale – même si, à mon corps plus ou moins défendant, j’en fais sûrement à longueur de colonne -, mais il y a, en cette époque où la parole raciste semble se complaire à une insolence décomplexée, un devoir à regarder et à faire regarder Shoah, d’autant que la chaîne franco-allemande le présente dans une excellente copie numérique qui ajoute, par la plus-value de son grain affiné, un voile de givre translucide à ce glacial récit documenté du génocide perpétré contre les juifs par les nazis au cours de la seconde guerre mondiale.
Comme tous les enfants de ma génération, j’ai été exposé à la terrible évidence révélée par le court-métrage Nuit et Brouillard (1955), d’Alain Resnais, qui était alors le film officiel d’une histoire encore vive. Il y avait les images horrifiques, la musique sinistre de Hanns Eisler, la voix détachée de Michel Bouquet, la  » distance  » du noir et blanc.
Claude Lanzmann fit tout autre chose. Shoah, tourné entre 1976 et 1981, ne contient pas d’images d’archives, n’emploie aucune musique, fait parler les victimes et les bourreaux et n’édicte pas de morale. Lanzmann filme, en couleurs, des paysages d’une beauté parfois soufflante, un petit village fait d’un clocher, d’une école, de quelques maisons – et d’un camp de concentration, comme celui de Chelmno, qui fut, en Pologne annexée, le premier lieu d’extermination des juifs par le gaz – pas celle, massive, dans de grandes chambres à gaz, mais à bord de camions.
Shoah est un film de colère blanche – le glossaire et le mode d’emploi d’une stratégie léthale dont Lanzmann veut tout savoir, exigeant inlassablement le moindre détail sur tout, poursuivant et bravant avec une cruauté dépassionnée car necéssaire la réticence des survivants à parler.
Lanzmann a insisté et est même parvenu à faire revenir sur les lieux certains témoins.
C’est le cas de Simon Srebnik, l’un des deux seuls survivants parmi les 400 000 juifs qui furent massacrés à Chelmno.  » Celui-ci, survivant de la dernière période, avait alors 13 ans et demi, peut-on lire sur le banc-titre lentement déroulé au début du film. Son père avait été abattu sous ses yeux, au ghetto de Lodz, sa mère asphyxiée dans les camions de Chelmno. Les SS l’enrôlèrent dans un des commandos de « juifs au travail » qui assuraient la maintenance des camps d’extermination et étaient eux-mêmes promis à la mort… «  Le jeune adolescent sera abattu juste avant la libération du camp mais ne mourra point.
Il raconte.
Simon Srebnik est mort en 2006.
Le monde 13/11/2013

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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