Un Lampedusa géant dans l’Océan indien

Charlie Hebdo – 20 novembre 2013 – Patrick Chesnet
Alors que l’Europe a les yeux hypocritement tournés vers Lampedusa, en Italie, de l’autre côté du globe, le nouveau gouvernement australien, sorti des urnes en septembre, a décidé d’employer la manière forte pour faire face aux milliers de demandeurs d’asile qui voguent chaque année vers les rivages de l’Australie.
Au-delà des différences de points de vue économiques, parfois ténues, qui opposaient les eux camp, une chose est sûre : c’est sur le dos des dizaines, des centaines de pauvres hères qui essaient régulièrement de rejoindre l’Australie que s’est joué le résultat des élections législatives le 7 septembre dernier. Avec des slogans du genre « Non aux boat poeple » pour le uns, ou « Pas de statut de réfugié en Australie pour ceux qui arrivent par bateau » pour les autres, le message de deux principaux candidats lors de la campagne électorale étaient à l’unisson sur la question. Traduisant l’inquiétude – le racisme ? – d’une population qui voit d’un œil de plus en plus mauvais l’arrivée de milliers d’étrangers dans les eaux territoriales nationales.
L’Australie, en effet, est devenue une destination très prisée* de nombreux réfugiés qui, venus d’Irak, d’Iran, d’Afghanistan, voire du Sri Lanka ou du Pakistan, font étape en Indonésie avant de s’embarquer sur cette terre promise. Plus de quinze mille d’entre eux avaient ainsi rejoint les côtes australiennes à la mi-juillet, soit trois fois plus que pendant l’année 2011 selon les chiffres du département de l’immigration australien. Chiffres qui oublient au passage les milliers d’autres entassés comme du bétail dans des barcasses tout juste en état de naviguer et disparus en mer au cours de la traversée.
600_247545_vignette_BD-photoLe retour des boat people
Un afflux que le gouvernement travailliste de Julia Gillard décidait de bloquer en août 2012, en réactivant la « Solution du pacifique ». Une politique mise en place entre 2001 et 2007 et qui consiste tout simplement à envoyer les demandeurs dans des « camps d’accueil »  installés dans deux îles situées… en dehors du territoire australien. A Manus, qui appartient à la Papouasie-Nouvelle-Guinée voisine, et à Nauru, petite île-Etat du Pacifique, distante de quelque 3 000 kilomètres de l’Australie !
Une externalisation monnayée à coups de millions de dollars australiens de subventions pour ces deux États, qui est cependant loin de satisfaire le Haut-Commissariat aux réfugiés des nations-Unies. L’UNHCR accuse le gouvernement australien, signataire de la convention de Genève sur les réfugiés, de ne pas respecter ses obligations en la matière et s’inquiète également du « manque de capacité, d’expérience et d’expertise » des deux pays concernés. Le tout additionné de conditions d’accueil, souvent de simples tentes à Nauru, qui « laissent à désirer« .
ob_75b01a_refugies-australie-dessinLe tour de vis proposé sur les demandes d’asile et le renvoi de nouveaux boat people promis par le candidat de la coalition libérale-conservatrice emmenée par Tony Abbott auront donc fait la différence lors des élections de septembre. Quant à la proposition de payer des informateurs indonésiens ou de racheter des bateaux pouvant servir aux clandestins enregistrés en Indonésie, elle a de son côté déclenché la colère de Jakarta, qui parlait d' »atteinte à la souveraineté du pays » Les passeurs/trafiquants indonésiens assurant de leur côté que, au vu du nombre de personnes qui attendent de partir pour l’Australie malgré les dangers du voyage, il y a bien peu de chances pour que les choix de Canberra soient efficaces et stoppent l’arrivée de ces réfugié.
On comprend pourquoi, pour sa première visite à l’étranger depuis son arrivée au pouvoir, Tony Abbott, désormais Premier ministre, avait choisi de se rendre en Indonésie , au 30 septembre au 1er octobre.
Coïncidence ? Hasard ? La veille de son arrivée dans la capitale indonésienne, on repêchait une trentaine de clandestins au large de Java Les survivants d’un bateau qui comptait une centaine de personnes et qui a sombré en pleine mer. Après que la marine australienne aurait refusé de lui porter assistance…
* L’Australie est signataire de la convention de Genève relative au statut des réfugiés adoptée par l’ONU en 1951, alors que la Malaisie et l’Indonésie, par où transitent les demandeurs d’asile, n’ont toujours pas signé ce texte.

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