Ecrivain de l’intime : Charles Juliet au devant de lui-même

Dans le nouveau volume de son Journal, cet écrivain de l’intime, sobre, direct, concis, restitue la lumière juste des jours qui passent
Il fustige à de nombreuses reprises « Quand on n’a plus son ego pour piédestal, il est difficile de faire bonne figure en société. »
LE MONDE DES LIVRES | 14.11.2013 Par Amaury da Cunha

Charles Juliet au devant de lui-même

acharles julietSi la littérature peut être l’objet d’inépuisables inventions, l’écriture d’un journal a une tout autre fonction : consigner le tout-venant de la vie. Saisir ce qui se passe, d’une certaine manière, lorsqu’on n’écrit pas. C’est l’enjeu du nouveau journal de Charles Juliet (septième tome), écrit entre 1997 et 2003.
Quand on ne connaît pas cet écrivain de l’intime, on peut être surpris par l’extrême dépouillement de ses phrases qui ne recherchent jamais l’éclat. Car c’est une lumière juste qu’il veut restituer de ces journées qui passent. Sans éblouir. Sans jouer en somme au virtuose des lettres. Pourtant, la grande recherche formelle, Juliet la connaît bien. Il a dialogué avec d’éminentes figures de l’art moderne (notamment Samuel Beckett et Bram Van Velde) réputées pour avoir transformé la perception de l’art et du monde à travers leur aventure artistique.
« ECRIRE AVEC SA PROPRE VOIX »
S’il est familier de l’avant-garde, ce n’est pourtant pas la voie qu’il a choisie. La restitution d’une expérience personnelle, et non sa transformation, l’intéresse. Cette forme d’écriture ne manque pas d’interpeller ses contemporains. Il rapporte ainsi la réticence d’une éditrice allemande qui peine à identifier son oeuvre de diariste. Elle lui reproche d’être « plus d’ordre spirituel que proprement littéraire », et considère qu’il n’est pas assez « préoccupé par la forme ». Réponse calme de Charles Juliet : « Ces grands novateurs que sont Kafka, Virginia Woolf, Proust, Faulkner, n’ont jamais expérimenté quoi que ce soit. Ils se sont contentés de mettre en mots ce qu’ils puisaient en eux-mêmes. (…) L’important n’est-il pas d’être vrai, d’écrire avec sa propre voix ? »
Ce souci, pour l’écrivain, est une obsession quotidienne. Un ressassement. Comme si être soi n’était pas une donnée immédiate, mais le fruit d’une longue recherche intérieure. C’est bien la question cruciale posée par ce journal – à partir de laquelle d’autres échappées sont possibles. Car il faut avant tout « s’établir dans son être véritable ». Envisager le langage comme une expérience dépouillée, sans pour autant connaître l’assèchement du coeur – ou que cette simplicité n’appauvrisse l’expression. « Quand j’écris, je me préoccupe désormais d’être sobre, direct, concis. (…) De n’être ni au-dessus ni en dessous de ce qui est à exprimer. »
Mais ce désir de transparence à soi, note Charles Juliet, est bien souvent entravé. Notamment par le problème de l’égocentrisme. Un fléau qu’il fustige à de nombreuses reprises dans son journal. « Quand on n’a plus son ego pour piédestal, il est difficile de faire bonne figure en société. » Si la littérature de l’intime peut potentiellement être un déversoir de narcissisme, d’exhibitionnisme ou d’impudeur, l’expérience de Charles Juliet prend un tout autre chemin. Il doit d’abord stabiliser sa voix pour mieux représenter ce qui se passe dehors.
LUMIÈRE INTÉRIEURE
Dans sa recherche, Charles Juliet évoque souvent la destinée exemplaire des peintres qu’il aime, Cézanne ou encore Matisse, qu’il cite plusieurs fois : « La plupart des peintres cherchent une lumière extérieure pour voir clair en eux-mêmes. Tandis que l’artiste ou le poète possède une lumière intérieure qui transforme les objets pour faire un monde nouveau, sensible, organisé. »
Charles Juliet est habité par cette lumière intérieure. Mais il ne l’utilise pas pour défaire ou refaire le monde — seulement pour en dévoiler pudiquement les zones d’ombres. Il raconte la fragilité des êtres qu’il rencontre, leurs histoires de peu. Et c’est la partie la plus édifiante de ce journal : sa révélation de l’Autre.
Ce livre est en effet construit de petits récits qui viennent suspendre l’introspection. Des instantanés de vies croisées à l’occasion d’ateliers d’écriture, d’interventions dans des écoles, des prisons. Après une conférence, une femme vient ainsi à la rencontre de Charles Juliet. En larmes, elle lui explique que grâce à ce qu’elle vient d’entendre, elle a compris qu’elle n’était pas folle. « Quand il se trouve engagé dans la quête de soi, un être est conduit à des remises en cause qui le coupent de son entourage », explique l’écrivain.
D’autres faits plus graves sont seulement rapportés, sans jugement ni altération. Il s’agit de situations d’extrême précarité. De pertes. De déchirements familiaux. L’écrivain recueille ces témoignages dans des textes courts et poignants. Ce qui ne cesse de l’alerter ? Toutes les formes possibles de souffrance. La souffrance peut être destructrice, mais elle est aussi une occasion intense d’entrer en soi-même.
Charles Juliet s’en remet à cette phrase du Christ, rapportée par Thomas, qui éclaire et apaise : « Heureux l’homme qui a souffert, il a trouvé sa vie. » Entrer dans son journal, c’est comprendre qu’une oeuvre littéraire ne peut être réduite à la nature d’un objet : elle engage aussi son lecteur dans un dialogue vivant qui regarde le monde.
Amaury da Cunha

A lire  Apaisement. Journal VII, 1997-2003, de Charles Juliet,POL, 368 pages, 19 euros.

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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