Par ces temps de frimas – météorologiques et fiscaux –, les Français ont, à l’évidence, la tête près du bonnet.

LE MONDE | 03.12.2013 | Par Gérard Courtois

Les Français, la tête près du bonnet

gerard-courtoisIl est des expressions trompeuses.  » Avoir la tête près du bonnet « , croyait-on, était gage de robuste sagesse populaire. Il n’en est rien. C’est, au contraire, le propre de personnes soupe au lait et volontiers colériques. Par ces temps de frimas – météorologiques et fiscaux –, les Français ont, à l’évidence, la tête près du bonnet.
Bonnets rouges. Un mois après leur coup d’éclat à Quimper, les Bretons ont récidivé, samedi 30 novembre, à Carhaix.  » Bonnets rouges  » en tête, brandissant le drapeau breton, le gwenn ha du, comme étendard de leur révolte, à grands coups de gueule et de cornemuse, ils ont, de nouveau, rassemblé quelque 30 000 personnes sur le site du festival des Vieilles Charrues.
Le premier ministre espérait avoir apaisé cette jacquerie en promettant de remettre à plat toute la fiscalité. Peine perdue. Les Bretons ne veulent rien entendre tant que cette taxe sur les poids lourds ne sera pas enterrée, une bonne fois pour toutes. Peu leur importe le  » pacte d’avenir «  promis et préparé par Jean-Marc Ayrault : tout ce qui vient de Paris est, a priori, récusé par cette Bretagne  » méprisée « , selon le mot de Christian Troadec, le maire divers gauche de Carhaix, qui revendique  » la régionalisation des décisions « . Après avoir réveillé la mémoire de la fronde fiscale contre Louis XIV, les voilà qui ouvrent à la population des  » cahiers de doléances «  pour nourrir et enraciner leur mouvement.
bonnet_phrygienBonnets phrygiens. Une telle captation d’héritage révolutionnaire, c’en était trop pour les  » sans-culottes  » de la gauche radicale. Dimanche 1er décembre à Paris, les manifestants du Parti de gauche, du Parti communiste, du Nouveau Parti anticapitaliste et de Lutte ouvrière, n’ont pas enfilé des bonnets rouges mais, symboliquement, les bonnets phrygiens de la Révolution ; ils n’ont pas brandi les étendards du gwenn ha du, mais une marée de drapeaux rouges,  » ce rouge que certains usurpent « , comme s’en est offusqué Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF.
Enfin, ce n’est pas à la révolte fiscale qu’ils ont appelée, mais à une  » révolution «  radicale, en faveur d’un impôt  » juste « . Il y a un mois, déjà, Jean-Luc Mélenchon avait fustigé le mouvement  » archaïque et folklorique «  des  » bonnets rouges  » bretons. Non sans amertume, il l’a redit, dimanche :  » Nous sommes des partageux, et ça nous fait mal au cœur, nous qui nous sommes toujours battus pour l’égalité, de voir qu’on est en quelque sorte marginalisés et que des gens qui défendent des intérêts particuliers occupent tout le terrain. «  Avant d’ajouter, prophétique comme à l’accoutumée :  » Nous sommes le matin qui va se lever sur 1788 ! « , à l’aube de la révolution, en somme.
Gros bonnets. Le coprésident du Parti de gauche a encore du pain sur la planche : deux siècles après la nuit du 4 août, les privilèges n’ont pas disparu, loin de là, au royaume de France. A commencer par ceux des  » gros bonnets du CAC 40 « , comme n’a pas manqué de le relever M. Mélenchon, au lendemain de l' » affaire  » de la retraite chapeau de Philippe Varin, le président de PSA Peugeot Citroën.
Bien fâcheuse affaire, en vérité, pour Peugeot en particulier et les grands patrons en général. Le 27 novembre, la CGT révèle que PSA a provisionné dans ses comptes 21 millions d’euros pour assurer à son PDG, dont le départ est annoncé en 2014, une retraite de 310 000 euros annuels pendant trente ans. Cette disposition était prévue depuis 2010, mais sa divulgation provoque un tollé : au moment où PSA est en situation périlleuse, ferme l’usine d’Aulnay-sous-Bois, gèle les salaires et négocie l’entrée à son capital de l’Etat et d’un constructeur chinois, chacun crie à l’indécence et au scandale. Jusqu’à ce que, sous la pression, M. Varin renonce à sa retraite chapeau. Pour le plus grand soulagement du Medef, trop heureux d’échapper à un débat empoisonné, et du gouvernement, bien embarrassé de s’en être remis, en la matière, à la  » sagesse  » des patrons… Mais sans calmer l’exaspération des Français qui, pour le coup, ont bien la tête près du bonnet : 77 % (selon un sondage de BVA-Le Parisien) sont favorables à une loi interdisant les retraites chapeaux.
Bonnets d’âne. Voilà, enfin, l’infamant couvre-chef dont la France vient d’être affublée par l’enquête PISA, menée tous les trois ans par l’OCDE pour évaluer le niveau des collégiens dans une soixantaine de pays. Non seulement les performances moyennes des élèves sont médiocres, mais plus que jamais notre système éducatif apparaît comme le champion des inégalités scolaires, étroitement indexées sur l’origine sociale des élèves. Trente ans de zones d’éducation prioritaire (ZEP) n’y ont rien changé ; au contraire.
Avec un sens aigu de l’à-propos, c’est le moment choisi par les professeurs de classes préparatoires aux grandes écoles pour sonner le tocsin. La cause de cette rébellion ? Le ministre de l’éducation veut rogner quelques avantages de ces enseignants réputés bien payés pour améliorer, précisément, les conditions de travail dans les ZEP. Autrement dit, demander un (petit) effort aux enseignants de l’élite pour aider ceux des zones déshéritées. Hors de question !, ont répliqué les premiers, prêts à défendre leurs  » acquis  » comme des corporations d’Ancien Régime.
Pour l’heure, une chose est sûre : dans tous ces cas de figures, c’est le président de la République qui portera le chapeau !
par Gérard Courtois, journaliste au Monde
courtois@lemonde.fr

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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