La Louve : dans un supermarché collaboratif, de la nourriture bon marché et de grande qualité ?

Ragemag – 6 décembre 2013 – Julien Cadot
La levée de fonds participative du supermarché collaboratif La Louve s’est terminée hier avec 42 000 euros collectés sur les 32 000 demandés. Les organisateurs ont réussi à convaincre plus d’un milliers de personnes sur KissKissBankBank qu’il était possible de créer un supermarché où les produits seraient d’une qualité exceptionnelle, inscrits dans une économie locale et, cerise sur le gâteau, peu coûteux. Comment ? C’est précisément pour répondre à cette question qu’est née La Louve, projet qui se fonde sur les mêmes bases que la Park Slope Food Coop à Brooklyn. Pour comprendre comment de simples citoyens soucieux de ce qui se trouve dans leurs assiettes parviennent à créer et à organiser leur propre grande surface, nous avons rencontré Maëlanne et Chloé, toutes les deux impliquées à différents niveaux dans ce nouveau type de supermarché qui risque fort de faire des émules en France.
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« Dieu a dit : “Je partage en deux, les riches auront de la nourriture, les pauvres de l’appétit.” » – Coluche

Quel est le concept derrière La Louve ?
L’idée, c’est la construction d’un supermarché dans lequel, pour faire ses courses, il y a une obligation d’adhérer à l’association et de travailler trois heures par mois dans le supermarché. En contre partie, les membres ont accès à des produits de grande qualité à des prix réduits par rapport aux prix classiques d’un supermarché, pour des produits industriels de moins bonne qualité. Finalement, si l’on arrive à concrétiser notre modèle, il y a 25 % des tâches qui sont nécessaires au bon fonctionnement de la structure qui seront accomplies par des salariés et 75 % des tâches qui seront prises en charge par les adhérents.
En fait, il faut donc payer pour venir acheter et travailler… c’est assez étrange comme concept.
Oui, c’est ça. On est tous participants et on est aussi tous co-créateurs et co-propriétaires de ce magasin. C’est ça qui est intéressant en fait, c’est de réorganiser la relation avec l’alimentation. C’est nous qui mettons en rayon, ce sont les membres qui choisissent les produits. C’est très important. Du coup, on n’est pas fermés sur le bio, le local etc. Si les membres veulent du Nutella, il y aura du Nutella, mais ce sera soumis au vote. On a un concept qui est très démocratique, avec une charte au départ qui exclut certains produits d’emblée, comme ceux à base d’OGM.
« Peut-être qu’un poulet local proposé par un fermier non bio sera meilleur en terme d’impact global sur l’environnement qu’un produit équivalent industriel et bio. »
Il y a une éthique forte : le respect du producteur, la minimisation du transport et de l’impact sur l’environnement. Si l’on va sur des produits exotiques, on va faire en sorte de choisir ce qui se fait de meilleur. L’idée est de regarder les filières de manière globale en mettant tout dans la balance. Peut-être qu’un poulet local proposé par un fermier non bio sera meilleur en terme d’impact global sur l’environnement qu’un produit équivalent industriel et bio. Tout ça, on va le regarder avant de mettre des produits en rayon. On ne souhaite pas être moralisateurs non plus.
Vous ne vous arrêtez pas aux labels du coup. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Non, on les prend en compte, mais on peut en sortir. Ce n’est pas une volonté militante de faire sans les labels. Il y a une espèce de triptyque dans ce projet-là qui est le goût, le local et le prix. Si à un moment le label apporte ces trois éléments, que la qualité est irréprochable, que les salariés travaillent et sont bien traités, que le circuit est bien pensé etc., bien sûr que le label aura sa place à la Louve. Il n’y a pas un désir d’aller contre les labels.
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« Narcisse s’aima. Pour ce crime les Dieux le changèrent en fleur. Cette fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer. » – Jean Cocteau

Qui visez-vous avec ce projet ? Pour travailler trois heures, il faut du temps… vous n’avez pas peur que les gens viennent massivement bosser le week-end ?
Ça ouvrira à 5 heures du matin ! Et on a déjà l’exemple américain qui nous prouve qu’ils arrivent à faire travailler 16 000 personnes trois heures par mois. Alors, il faut quand même comprendre qu’il y a des tâches récurrentes et qu’il faut faire tous les mois, dans son équipe de travail, comme tenir la caisse ou mettre des produits en rayon. Cela dit, on laissera aux adhérents une certaine flexibilité : si je fais de la comptabilité, je peux très bien en faire six heures d’un coup et gagner deux créneaux de travail. L’idée est d’optimiser les créneaux pour que tout le monde puisse faire ses heures ; tout le monde n’a pas la même flexibilité dans son emploi du temps professionnel ou familial. Après, bien sûr qu’il y aura des périodes où il y aura plus de bénévoles dans le magasin, mais vu que ce sont les adhérents qui achètent, on se dit que l’ensemble sera lié : plus il y a d’affluence, plus il y a de gens disponibles pour travailler. On va aussi faire une étude quantitative plus tard pour interroger les gens du quartier. On veut savoir à quel moment ils sont disponibles de manière générale.
« Un meurtre sans des ciseaux qui brillent est comme des asperges sans sauce hollandaise. Sans goût. » – Hitchcock

Vous parlez de quartier, pouvez-vous préciser ? Vous avez communiqué avec les habitants, en plus de vos campagnes sur internet ?
Pour l’instant, on n’est pas encore installé dans le XVIIIe, même si on y est de plus en plus présent, notamment grâce au soutien de la mairie. On a un groupe de travail pour le recrutement et ce qu’on appelle La Couveuse, la structure économique qui nous permet de construire le projet et de l’amener à une viabilité. Par le biais de ce travail avec La Couveuse, on a été amené à aller rencontrer les gens. Cela commence à être un petit peu connu dans le XVIIIe arrondissement. Mais le travail de communication de proximité, il se fait avec la population, physiquement. Il faut rencontrer les gens.
Vous avez atteint votre objectif pour la levée de fonds participative sur Internet. Les gens qui vous ont soutenu, d’où viennent-ils ?
C’est massivement des Parisiens. 80 %, de mémoire. Dans ces 80 %, 20 % sont des habitants du XVIIIe. Les gens qui nous soutiennent sont avant tout des gens qui ont envie de participer à ce projet, c’est clair.
Est-ce que dans le soutien, vous incluez un abonnement à l’association ?
Cela dépend. Aujourd’hui, on est une association, l’adhésion, c’est 25 euros. Elle permet de co-créer le projet, de participer à différents groupes de travail qui vont nous permettre de mener à bien ce projet super ambitieux… qui est quand même d’ouvrir un supermarché de 1000 mètres carrés en juin 2015. Il y a du boulot. Pour pouvoir faire ça, il faut être membre. Cela permet d’avoir accès à un groupement d’achat beaucoup plus réduit et qui permet de lancer la dynamique. Quand le supermarché ouvrira, il y aura un droit d’entrée qui sera un investissement d’entrée comme dans une coopérative classique. Dès 2014, les gens pourront commencer à payer d’avance leur investissement pour être membre du supermarché. Cela coûtera 100 euros.
Vous visez des gens qui peuvent donc se permettre de mettre 100 euros dans l’affaire…
On a prévu d’avoir une inscription dégressive selon les revenus. Elle n’est pas encore définie, mais elle est nécessaire. De même, cet investissement de 100 euros ou moins, est récupéré au départ de la coopérative. Globalement après, on table sur une réduction des produits de l’ordre de 20 à 40 %. Les 100 euros d’investissement sont amortis très vite.

Vous semblez ne pas avoir de doute sur la réussite du projet… cette confiance vient du succès du modèle new-yorkais ?

Pas seulement, mais le projet new-yorkais est pour nous le meilleur moyen de savoir que ça peut fonctionner. Ce qui fait que je peux dire que ça va fonctionner aujourd’hui, c’est surtout parce qu’on peut voir à quel point l’idée fait mouche, tout le temps. Les gens ont envie de ce changement. Les gens ont envie d’être consommateurs et acteurs. Cela correspond à un vrai désir, politique également, puisque nous sommes soutenus par la mairie. Le lieu n’est pas encore acquis, mais on sait à peu près où on va être, bref, les choses sont bien engagées. Encore une fois, surtout, c’est un succès public. Les gens du quartier que l’on a déjà rencontrés sont aussi très partants. Ils ont besoin d’un supermarché à cet endroit… et de lien social. La Louve, ce sera une réponse à ces préoccupations. Après, ce n’est pas gagné, il y a énormément de boulot, de communication, de sensibilisation. Il faut qu’on arrive à impliquer tout le quartier. On ne veut pas que ce soit perçu par un projet bobo, c’est ouvert à tous. Il faut que les gens du territoire se sentent tous impliqués.
Sait-on quelle population a touché le magasin new-yorkais ?
C’est très mixte. Dans le petit film que Tom a réalisé, on voit un monsieur chauffeur de métro qui dit qu’il ne pourrait jamais manger ces produits s’il n’était pas membre de la coopérative. Ou alors, ça lui coûterait beaucoup plus cher. Des gens comme lui, il y en a énormément. Mais il y a aussi des gens très riches, qui vont faire leurs courses là-bas, ce qui est bien. On nous dit souvent que les gens qui ont des moyens s’en fichent, mais non, c’est faux. Le supermarché fait le lien social, tout le monde y est acteur, dans son quartier. Chacun y trouve ce qu’il veut. Pour certains, ce ne sera pas un commerce de proximité, ils iront y chercher certains produits seulement.
« Cuisine : De restaurant: toujours échauffante. Bourgeoise : toujours saine. Du Midi : trop épicée ou toute à l’huile. » – Flaubert, Dictionnaire des idées reçues

Comment vous avez structuré ce projet ? De l’extérieur, ça semble tentaculaire.
Ça l’est ! Alors, au niveau hiérarchique, il y a un comité de pilotage, formé par les coordinateurs des groupes de travail qui permet de faire le lien entre les autres. Quand on est nombreux, c’est difficile de communiquer. Au sein des groupes, on s’organise à l’échelle d’une dizaine. On doit être à peu près à 200 personnes qui travaillent bénévolement sur le projet pour le faire arriver à concrétisation. Cela dit, il nous faut quelqu’un embauché à plein temps. Le plus tôt on y arrive, le mieux c’est.
« Les champignons poussent dans les endroits humides. C’est pourquoi ils ont la forme d’un parapluie. » – Alphonse Allais

Est-ce que vous avez eu des mauvais retours de la part des commerçants, qui pourraient se sentir menacés ?
Non. Les personnes qui sont les plus motivés au niveau de la mairie, c’est la partie en charge du développement local et du commerce. À moyen terme, on devrait s’installer dans un quartier qui est défavorisé en commerce et très peuplé, autour de Simplon. On a cherché à répondre à un besoin et pas à ajouter un commerce de plus. Il était prévu dans le projet immobilier de la mairie qu’il y ait un supermarché à cet endroit-là. Des grandes enseignes ont refusé le lieu parce que c’était un lieu dit « à commercialité limitée ». Cela veut dire qu’il n’est pas attirant pour les grandes enseignes, pas assez rentable, pas assez passant. Nous, on pourrait le louer. Nous sommes sur un vrai projet de création d’entreprise qui doit être à l’équilibre. C’est à but non lucratif, mais ça recherche l’équilibre. Les bénéfices éventuels seront réinvestis dans le développement de la structure et dans des projets à ancrage local etc.
Vous savez si le supermarché américain a changé la géographie des enseignes locales ?
C’est une question importante. A moins de 500 mètres du supermarché collaboratif, il y a un supermarché classique et une enseigne bio. Il y a suffisamment de demandes alimentaires pour qu’il y ait de la place pour tout le monde. A Paris, vous voyez bien que dans des zones commerciales, on trouve deux ou trois supermarchés qui brassent beaucoup de clients. Beaucoup plus que ce qu’on va recevoir comme membres !
Si l’on part de l’autre côté de la chaîne maintenant, comment convaincre les agriculteurs par exemple ?
Ce n’est pas compliqué du tout. L’un des deux fondateurs du projet s’occupe de la partie approvisionnement. Il nous racontait qu’il avait rencontré ce week-end deux agriculteurs qui allaient l’amener à des rencontres avec d’autres agriculteurs. La réalité, c’est qu’on va proposer à des gens, d’extrêmement bien les rémunérer. Et l’on va avoir des besoins très élevés en terme de quantité. On va réfléchir avec eux sur la livraison, sur notre travail en commun.
« Le fromage et les salaisons doivent être mangés en petites portions. » – Benjamin Franklin

On peut essayer de les accompagner dans d’autres projets, éventuellement un passage, à terme, au bio. Jusqu’à maintenant, le ressenti est très positif du côté des producteurs. Et on ne se limite pas à la proche banlieue : l’objectif est de répondre aux besoins du quartier, du coup, il y aura des produits exotiques et des produits qui viendront de plus loin que l’île de France. On veut proposer une palette de fromages conséquente par exemple, ils ne sont pas tous en Île-de-France ! Dans ce cas, on organisera la logistique pour le transport, pourquoi pas par le train, par l’eau. Il y a beaucoup à imaginer.
Vous connaissez leur situation ? Pourquoi vous préféreraient-ils ?
Les petits ne sont pas contents. Le système de concurrence est tel qu’ils sont obligés de vendre à un prix trop bas pour s’aligner sur les grands. Et puis il y a tout ce qui est jeté par les supermarchés, ce qui ne rentre pas dans ce qu’on appelle les calibres. Un producteur de salade doit jeter un tiers de sa production parce que les salades sont trop petites. Nous les petites salades, on les achètera et on les vendra moins cher. Il n’y aura aucun critère esthétique sur les produits.
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« Raisin vert, raisin mûr, raisin sec. Tout n’est que changement, non pour ne plus être mais pour devenir ce qui n’est pas encore. » – Épictète
Comment vous en sortez-vous pour choisir les produits ? C’est un métier qui est difficile et qui demande une formation…
On a ce qu’on appelle un Conseil des Sages, qui sont des spécialistes de l’alimentation. Xavier Thuret, par exemple en fait partie. C’est un fromager-affineur qui a été nommé meilleur ouvrier de France. Antoine Jacobson également, qui est le responsable du potager du roi à Versailles, que Tom a déjà rencontré et qui nous a proposé de nous orienter vers les producteurs d’Île-de-France. Ce qui est sûr, c’est qu’il va nous conseiller. On souhaite avoir ces références de notre côté. Ils nous apportent une expertise qui n’était pas notre domaine au départ.
Est-ce que la Louve est un projet pilote ? Vous souhaitez vous éparpiller sur le territoire ?
Le projet va sûrement devenir pilote malgré lui. On a un nombre délirant de demandes. On a envie que cela devienne un modèle et que ça fasse plein de petits, mais on ne fera pas de franchise. La Louve, c’est La Louve. Si d’autres gens ont envie d’ouvrir des projets du même style, on sera ravis de les aider. Park Slope fait la même chose : ils aident des projets ailleurs. L’identité est très importante. Nous, notre projet répond aux besoins précis d’un quartier précis et pas forcément d’un quartier de Lyon. En temps venu, on pourra aider d’autres personnes à faire des projets similaires dans d’autres régions.
Qui sont les deux fondateurs d’ailleurs ?
Ce sont deux Américains qui habitent à Paris, deux cinéastes qui se sont rencontrés pendant leurs études qui en avaient assez de ne pas trouver ce qu’ils souhaitaient dans les supermarchés. Tom est oenologue. Ils réfléchissent vraiment sur le goût des produits. Brian a acheté une ferme dans laquelle il fait pousser des légumes…
C’est amusant qu’on ait dû attendre deux Américains pour faire ça en France…
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 « Il faut toujours garder une soif pour la poire. » – Pierre Perret
C’est vrai que la qualité de leur nourriture est encore inférieure à la nôtre. Mais c’est aussi révélateur : quand on aime manger, on est d’autant plus sensible à la qualité des produits surtout quand ils sont globalement mauvais. Aux États-Unis, si on veut bien manger, il faut affiner ses méthodes d’achat. C’est aussi une des raisons pour lesquelles la Park Slope est aussi florissante : il y a moins d’alternatives aux USA qu’en France. Il y a aussi une question de moment, de bon moment. Là, le cadre institutionnel est propice au développement de ce genre d’enseigne. Leur projet, ça fait quatre ou cinq ans qu’il mûrit. On commence enfin à comprendre qu’il n’y a pas que la rentabilité et la rémunération des actionnaires qui compte.
Toute la valeur sociale et environnementale que tu crées autour d’un projet n’est pas quantifiable. On est en train petit à petit d’évoluer vers des projets comme celui-là : il y a tout de même un ministère pour l’économie sociale et solidaire ! Le secteur est créateur d’emplois, donc de pouvoir d’achat, de réinsertion etc. Couplé à ça, il y a bien sûr les gens qui en ont marre de mal manger. C’est une prise de conscience intéressante : beaucoup de gens ne peuvent pas acheter dans un magasin bio, mais sont très préoccupés parce qu’ils mettent dans leurs assiettes. Et puis en période de crise, on innove ! Il faut innover pour s’en sortir.
Lire aussi :
La Louve sur KissKissBankBank ;
le site officiel du projet ;
la Park Slope Food Coop de Brooklyn.

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