La chronique de Didier Pourquery – Juste un mot : « délétère »…

adidierpourqueryweb_thumbM magazine du Monde | 13.12.2013 | Par Didier Pourquery
Un climat « délétère »…
 Début décembre, à l’occasion de la pénible (et heureusement courte) polémique autour de l’opération de la prostate d’un haut personnage de l’Etat, un député PS s’est fendu d’une déclaration dénonçant le « climat délétère » que cette polémique médiatique illustrait.
Notre cher quotidien lui-même écrivait, dans l’édition datée 8-9 décembre, en page 6, quelques lignes sur « la délétère incursion (du président) dans l’affaire Leonarda ». Ecoutez bien : le délétère gagne. Les responsables politiques comme nos estimés collègues journalistes adorent ce mot, dont l’usage cette année s’est multiplié en proportion de la montée des phobies : homophobie, islamophobie, xénophobie, etc.
Quelques exemples parmi des centaines. En avril, l’eurodéputé MoDem Jean-Luc Bennahmias dénonçait le « climat ambiant délétère » qui entourait les débats sur le « mariage pour tous » avec « d’inquiétants relents de Travail, Famille, Patrie ». En mai, alors qu’éclatait une « affaire » impliquant Thomas Fabius, un ministre socialiste s’inquiétait, dans le contexte du scandale Cahuzac, de ce que cet épisode « alimentait un climat délétère ». Deux mois plus tard, à l’occasion des émeutes de Trappes à propos du voile, Marine Le Pen tonnait contre « la montée d’un communautarisme délétère ». Fin octobre, de son côté, Roger Cukierman, président du CRIF, soulignait, sur i24News, différents phénomènes propices à la montée d’un « climat délétère à l’encontre des juifs », notamment en France.
Pour être complet, notons que, dans les entreprises, certains syndicalistes dénoncent les « ambiances de travail délétères » qui conduisent au stress ou aux maladies professionnelles par harcèlement ou pression trop forte. On reste en tout cas dans le domaine des pathologies, de la médecine appliquée à la sociologie.
MIASME TOXIQUE
Délétère vient du grec dêlêtêrios qui signifie « nuisible, qui empoisonne », détruire, que l’on retrouve dans le mot latin delere… dont le participe passé passif, deletus, a donné le verbe anglais to delete, supprimer, éliminer.
Le mot « délétère » est en général associé à des gaz, des miasmes putrides, toxiques, néfastes, nocifs. Ils attaquent la santé, provoquent des maladies, peuvent causer la mort. Cela nous rappelle les grandes épidémies de peste ou de choléra et l’atmosphère chargée de miasmes, ces éléments effrayants tout à la fois invisibles et léthifères (on dit de plus en plus souvent « létal » à la place de « mortel », l’avez-vous remarqué ?).

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Délétère parle donc d’éléments qu’on ne voit pas immédiatement. L’air du temps se charge de particules qu’on ne distingue pas mais qui attaquent. L’air ambiant, l’ambiance, que ce soit dans une entreprise, dans un parti ou dans la société, se sature de microbes malfaisants ou d’idées dangereuses. Dans certains cas, heureusement, ça se remarque car tout cela a une odeur, ça ne sent pas bon ; il y a des relents. Les deux mots sont souvent associés dans le même discours : des relents xénophobes signalent un climat délétère autour de la question des Roms par exemple, des relents pétainistes peuvent s’exhaler d’un débat à l’atmosphère délétère autour des « vraies » familles.
Ce qui est délétère attaque quoi ? La démocratie parlementaire par exemple, quand l’affaire Cahuzac empoisonne l’atmosphère politique en libérant le miasme toxique du « tous pourris » (en putréfaction, et donc putrides). La cohérence de la société, quand la montée de l’homophobie ou de l’islamophobie dégage des remugles d’intolérance et d’affrontements.
Ce qui est délétère peut dégrader, déliter, le ciment de la nation, les couches, les strates (les lits) de pierres sur lesquelles la République est construite. Le délétère dénoue les liens sociaux en libérant les forces de la discorde, et fait le lit de l’extrémisme. Le délétère est létal, délie et délite. Mauvaise ambiance ces temps-ci, non ?
Didier Pourquery  Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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